Armé de sa stratégie « Null Offall », le Grand-Duché affiche son ambition : éradiquer le « littering ». Pourtant, face aux millions de mégots toxiques jetés chaque année, le pays fait figure d’exception dans l’Union européenne en privilégiant leur incinération plutôt que leur recyclage. Alors qu’une filière de dépollution existe, blocages administratifs, inertie communale et choix politiques freinent l’émergence d’une véritable économie circulaire. Enquête sur un paradoxe environnemental « made in Lëtzebuerg ».
Il est petit. Parfois auréolé d’une trace de rouge à lèvres, on l’écrase soit avec le bout de sa chaussure, soit contre une poubelle. Le mégot, souvenir d’une cigarette partie en fumée, consommée lors d’une pause de midi ou entouré de quelques amis. Composé d’acétate de cellulose, il contient plus de 2 000 substances toxiques. « La plupart du temps, les gens pensent que c’est du coton », explique Baptiste Girard, conseiller RSE chez Shime, chargé du projet shimego. Simplement parce que son intérieur revêt un aspect fibreux faisant penser à une matière cotonneuse.
Intuitivement, « les gens ne pensent vraiment pas que c’est du plastique ». Sa disparition dans la nature prend plus de dix ans. Il pollue l’équivalent de trois baignoires remplies d’eau, soit plus de 500 litres. Ce n’est pas rien. « Vous mettez trois-quatre poissons dedans, vous jetez un mégot, en quelques heures, certains peuvent commencer à mourir », appuie l’expert.
La solution à cette pollution vient du terrain. Basée à Dudelange, la société Shime a lancé le projet « zéro mégot » en partenariat avec l’entreprise bretonne MéGO!. Les mégots collectés dans les communes luxembourgeoises et les firmes partenaires traversent le Grand-Duché et une bonne partie de la France pour se retrouver dans l’usine de Bourg-Blanc, près de Brest, où ils seront dépollués en circuit fermé, sans eau ni solvants, et transformés par thermocompression en Plastigo. Un plastique recyclé utilisé pour produire des cendriers de poche ou du mobilier urbain. « Quand j’amène du matériau recyclé en mégot, j’utilise les mots « recyclage de mégot de cigarette », il y a quelque chose qui se passe dans la tête des gens parce que c’est anodin », prévient Baptiste Girard.
Avec l’incinération, 88 % de CO2 en plus dans l’atmosphère
« Les gens sont curieux d’entendre parler de cela. Donc, ça va amener quelque chose dans la conscience des fumeurs. Là où si vous dites à quelqu’un « arrête de jeter ton mégot par terre parce qu’on en a besoin pour l’incinérer », psychologiquement il ne se passe pas grand-chose ». En revanche, « quand on arrive à faire de l’injection plastique à base de mégot de cigarette, il y a une curiosité qui amène les gens à venir vers nous. Cet impact-là n’est pas mesuré au niveau de l’impact carbone, mais il est aussi très important dans le changement comportemental ».
Les preuves scientifiques existent. Shime a mené une étude basée sur le standard international REACH. Il permet de mesurer la toxicité ou la non-toxicité d’un matériau. Celle menée sur le Plastigo a montré qu’il était sain et inerte. « Par exemple, dans une plaque, il y a 1 000 fois moins de nicotine que dans un mégot », appuie l’expert RSE.
Avant de se lancer dans son projet « zéro mégot » et sa collaboration avec MéGO!, l’équipe de Shime a effectué une analyse du cycle de vie entre l’incinération, technique utilisée au Luxembourg, et la méthode de l’entreprise brestoise. « Nous avons pris en compte le fait qu’on envoie dix fois par an nos mégots à l’usine avec dix transporteurs ». Les chiffres montrent aujourd’hui que l’incinération émettra 88 % de CO2 en plus dans l’atmosphère que dans le processus de recyclage.
Le taux de pureté dans les collectes de Shime chez ses partenaires est très élevé. « De manière générale, on a entre 95 % et 98 % de mégots dans les collectes. Ça va dépendre du cadre. Par exemple, en entreprise très cadrée, on approche des 100 % », selon Baptiste Girard. En revanche, au niveau des communes, c’est un peu plus délicat. Si elle est posée dans la rue, sans aucun cadre, à côté d’un fast-food, la borne d’apport volontaire, qui permet aux citoyens de jeter les mégots de la maison, servira plus de poubelle que de cendrier à proprement parler.
Le mégot, un déchet non dangereux
En 2019, l’Administration de l’Environnement s’est appuyée sur les critères de l’Institut national de l’environnement industriel et des risques (INERIS) pour classifier le mégot comme un déchet dangereux. Le Grand-Duché fait figure d’exception en Europe en le maintenant dans la catégorie des déchets ménagers non dangereux, contrairement à la Wallonie ou à l’Allemagne. Interrogé par nos soins, le ministère de l’Environnement nous répond que d’un point de vue réglementaire, « ils ne font pas l’objet d’une entrée spécifique dans la liste européenne des déchets dangereux ». Il ajoute : « par ailleurs, aucune disposition de la directive européenne relative aux plastiques à usage unique (directive (UE) 2019/904) n’impose leur classification comme tels ».
Cette classification permet, d’après le ministère, leur intégration dans les déchets ménagers des particuliers, facilitant leur élimination en mélange via les filières existantes d’incinération avec valorisation énergétique, sans nécessiter de dispositif spécifique.
Le maintien de cette classification non dangereuse possède un avantage pour les acteurs locaux : collecter les mégots pour les diriger vers l’incinération de masse au SIDOR avec les déchets ménagers. Malgré le fait que l’incinération locale génère une quantité massive de CO2 en plus dans l’atmosphère par rapport à une filière de recyclage, tout en appliquant des seuils de filtration des particules toxiques moins stricts que pour les déchets dangereux, le ministère laisse entendre qu’il ne compte pas réévaluer son soutien ou son encadrement vis-à-vis de ces pratiques d’incinération.
Pour une simple raison : une étude complémentaire (INERIS-DRC-18-177385-09634B) consacrée à l’évaluation des filières de traitement des mégots de cigarettes, notamment les options de recyclage menée par l’INERIS, met en évidence « des incertitudes quant aux impacts environnementaux potentiels des procédés de recyclage actuellement disponibles pour ce type de déchets. Dans l’état actuel des connaissances, l’institut préconise la valorisation thermique ».
La lutte contre le littering, une affaire de communes
Sur le terrain, les acteurs du recyclage s’interrogent parfois sur la chronologie de certains arbitrages réglementaires. Baptiste Girard rapporte une anecdote marquante vécue lors d’une foire : « Nous avons échangé avec un professionnel du tabac bien implanté au pays. Quand nous avons évoqué la classification du mégot en déchet dangereux, sa réaction a été catégorique : il nous a affirmé que cela ne passerait pas. Quinze jours plus tard, l’Administration de l’environnement nous contactait pour confirmer que le mégot demeurait classifié « non dangereux » ».
Il y a un élément dont on parle peu : les boues toxiques extraites des mégots. D’après l’expert, « si on l’incinérait ici au Luxembourg, la problématique qu’on a, c’est que, comme ce n’est pas classé déchet dangereux, ils vont les incinérer avec des déchets ménagers. Donc avec des incinérateurs qui ont des seuils beaucoup moins importants sur la concentration du CO2 qui en sort, sur les particules toxiques qui sortent ». De toute façon, comme le dit Baptiste Girard, « la population n’est pas du tout au courant que le mégot de cigarette est classé comme un déchet dangereux dans la quasi-totalité des pays de l’Union Européenne (NDLR : ça l’est en Wallonie et en Allemagne), sauf au Luxembourg ».
La commune de Mamer, l’une des premières à avoir déployé des bornes d’apport volontaire, a récemment interrompu son partenariat avec Shime. « Les arbitrages communaux ont conduit à l’arrêt du projet, alors que la dynamique était lancée », regrette Baptiste Girard, déplorant un manque de volonté politique locale. « La commune continue de communiquer sur la collecte des mégots, mais sans notre filière de valorisation, alors que des aides financières existent pour couvrir ces démarches ». De son côté, le ministère de l’Environnement rappelle que l’organisation de la collecte relève en grande partie de l’autonomie communale. « Il est important de noter que le considérant 22 de la directive (UE) 2019/904 (directive SUP) précise que la collecte séparée des mégots de cigarettes ne doit pas être rendue obligatoire. Dès lors, l’action publique se concentre prioritairement sur la lutte contre le littering associé à ces déchets ».
Une aide financière parfois méconnue
Pour agir, il faut avoir les autorisations. Avec la France et son système bureaucratique parfois kafkaïen, c’est compliqué. Il serait beaucoup plus facile pour Shime de jeter les mégots au SIDOR que de faire les déclarations de transferts transfrontaliers et de travailler avec le Pôle National des Transferts Transfrontaliers de Déchets (PNTTD) qui est « complètement sous l’eau ». « Quand on dépose un dossier complet en septembre, ils nous ont répondu la semaine dernière sur des autorisations qui durent un an. Alors que l’administration de l’environnement du Luxembourg, je les appelle, ils me répondent. Je les ai appelés pour demander à décaler le premier renvoi de nos mégots de cette année au 1er avril au lieu que ce soit au 1er septembre parce que ça ne fait aucun sens. Et le PNTTD a mis un mois et demi à répondre à juste cette demande-là alors que notre dossier était complet depuis septembre l’année dernière. On se complique la tâche, mais c’est pour les bonnes raisons », reconnaît l’expert.
Surtout, la lenteur administrative française peut empêcher certains projets. « La BEI refuse qu’on vienne collecter les mégots tant qu’on n’a pas le retour du consentement du PNTTD sur le projet. Donc, ça nous bloque des contrats de ne pas avoir de retour du PNTTD. C’est bloquant pour nous d’avoir une réglementation si lourde alors qu’on essaye de faire les choses correctement », continue-t-il. Pour le ministère de l’Environnement, « le Luxembourg ne dispose pas de compétence lui permettant d’intervenir directement dans les procédures administratives relevant des autorités françaises, ni d’en accélérer le traitement ».
La circulaire 2024-008 de Valorlux ouvre des enveloppes budgétaires significatives pour aider les communes à financer leurs infrastructures de gestion des mégots. Pourtant, de nombreuses collectivités locales ignorent encore l’existence de ces fonds. Pour une ville comme Hesperange, par exemple, cela représente la somme de 17 000 euros. À ce propos, le ministère soutient : « une étude a été menée afin de déterminer précisément ces coûts. Les montants correspondants ont été communiqués aux communes via la circulaire 2024-008. Depuis sa publication, les financements correspondants ont été versés à l’ensemble des communes du pays, garantissant ainsi la mise à disposition effective des moyens financiers prévus et l’exécution des obligations des dispositions prévues ». Cependant, quand on prend une ville comme Metz en France, c’est plus de 400 000 euros.
Une usine de recyclage au Grand-Duché dès 20 tonnes
La ville de Metz a ainsi choisi de nouer un partenariat avec la start-up française TchaoMegot. Un modèle différent de celui prôné par Shime. « Leurs impératifs financiers et leurs volumes d’autorisations de traitement ne correspondent pas à notre vision d’un recyclage intégral en circuit fermé », tempère Baptiste Girard, qui se méfie des effets d’annonce autour de la valorisation textile.
Quant aux autres initiatives locales, « certains acteurs se tournent plutôt vers la valorisation énergétique directe, ce qui revient à renvoyer les volumes collectés vers l’incinérateur du SIDOR », poursuit-il.
Atteindre les 20 tonnes de mégots par an justifie techniquement et financièrement une usine au Luxembourg. « Quand on fera 10 transports par an, ça voudra dire qu’on collecte 20 tonnes de mégots par an. Ce seuil est précisément le volume à partir duquel une unité de traitement et de recyclage ici en local deviendrait légitime, rentable et donc durable », dit-il.
L’objectif de Shime ? Atteindre ces 20 tonnes pour installer une deuxième usine de recyclage, directement au Luxembourg. « Notre stratégie principale, c’est d’avoir un projet environnementalement propre. Et on a déjà la ville de Differdange qui nous a dit que si on souhaitait installer une usine de recyclage, ils souhaiteraient nous recevoir pour discuter de ça, par exemple ». Un gros pôle de développement serait de mettre en place des bornes dans les parcs de recyclage au Luxembourg. « J’ai rencontré le SICA, le SIGRE, différents organismes qui sont gestionnaires de la compétence déchets au Luxembourg, qui ont toujours trouvé le projet intéressant, mais pour lesquels ça n’a pas encore débouché sur des actions concrètes. Pourtant, la démarche aurait tout son sens », affirme-t-il.
D’après le ministère de l’Environnement, « à ce jour, aucune demande d’autorisation d’exploitation relative à une activité de recyclage de mégots de cigarettes n’a été introduite auprès de l’Administration de l’environnement ».
Le principe du pollueur-payeur
Faute de substituts plastiques pour leurs filtres, les cigarettiers doivent financer le nettoyage et la collecte en application de la directive SUP et de la loi du 9 juin 2022. Les mégots de cigarette font partie de cette loi-là. Les cigarettiers ont affirmé ne pas avoir trouvé de substituts au plastique utilisé, l’acétate de cellulose, qui compose le filtre. Ils ont fait des tests qui ne se sont pas révélés concluants, les consommateurs s’étant reportés sur d’autres marques. L’Europe a donc appliqué un autre principe : celui du pollueur-payeur. « Vous devez payer pour nettoyer la présence des mégots et pour développer des projets », détaille Baptiste Girard.
Sur ce point, le ministère répond que, conformément à l’article 8, paragraphe 3 de la loi du 9 juin 2022 relative à la réduction de l’incidence de certains produits en plastique sur l’environnement, les producteurs de tabac sont notamment tenus de prendre en charge :
– les coûts du nettoyage des déchets sauvages issus de ces produits, ainsi que du transport et du traitement ultérieur de ces déchets ;
– les coûts de la collecte des déchets issus de ces produits qui sont remis à des systèmes publics de collecte, y compris ceux liés aux infrastructures et à leur fonctionnement, ainsi que du transport et du traitement ultérieur. Les coûts comprennent la mise en place d’infrastructures spécifiques pour la collecte de ces produits, telles que des réceptacles appropriés dans les lieux où les déchets font le plus fréquemment l’objet d’un dépôt sauvage.
Transformer un concentré de poison en mobilier urbain plutôt que de le voir incinéré : le pari est osé, utile et éprouvé. Pourtant, les obstacles se dressent encore sur la route. Entre la frilosité des bourgmestres et les blocages aux frontières, le mégot grand-ducal a encore de beaux jours devant lui avant de s’échapper définitivement des flammes.
En savoir sur la stratégie «Null Offall Lëtzebuerg» : https://environnement.public.lu/fr/offall-ressourcen/null-offall-letzebuerg.html
Sur MéGO ! : https://zeromegot.lu/ et l’entreprise bretonne : https://www.me-go.fr/
Sur TchaoMegot : https://tchaomegot.com/
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