Par Theodore Bunzel, responsable du service de conseil géopolitique chez Lazard

La nouvelle escalade entre les États-Unis et l’Iran a suscité une attention considérable ces dernières semaines, et à juste titre. Mais ceux qui se concentrent uniquement sur le prix du pétrole passent à côté de l’essentiel. Ce qui distingue fondamentalement cet épisode des précédentes flambées de tension dans le Golfe, ce n’est pas l’intensité du conflit en soi, mais le fait que les marchés y font désormais face avec une marge de manœuvre bien moindre pour absorber le choc. C’est un signal qui invite à regarder au-delà des gros titres du jour, même pour les investisseurs déjà bien versés dans les marchés de l’énergie.

1. Les amortisseurs qui ont absorbé les chocs précédents sont désormais épuisés
Les précédentes tensions entre Washington et Téhéran étaient généralement absorbées assez rapidement : une surabondance de pétrole, des réserves stratégiques substantielles et un recul de la demande chinoise faisaient office d’amortisseurs. Après des mois de conflit prolongé, ces trois mécanismes ont en grande partie disparu. Les réserves stratégiques sont à des niveaux historiquement bas, les stocks commerciaux se situent en dessous de leurs moyennes saisonnières, et l’écart entre le brut et les produits raffinés a atteint des niveaux records — signe que c’est la capacité de raffinage elle-même, plutôt que l’offre de brut, qui est devenue le facteur limitant. Pour les investisseurs, cela signifie qu’une nouvelle escalade se répercuterait sur les prix de l’énergie — et, par conséquent, sur l’économie dans son ensemble — plus rapidement et plus directement que lors des épisodes précédents.

2. Une question d’inflation, et non pas uniquement une question géopolitique
C’est précisément pour cette raison que ce conflit mérite d’être suivi de près par toute personne gérant des positions en titres à revenu fixe, des mandats sensibles à l’inflation ou des engagements de retraite. La combinaison d’une capacité de raffinage limitée, d’une pression soutenue sur les produits raffinés et de la perturbation potentielle de nouvelles voies d’exportation dans le Golfe augmente le risque d’une composante énergétique de l’inflation plus persistante que ce que les marchés anticipent actuellement. Pour les banques centrales déjà à la recherche d’une trajectoire stable, cela constitue un facteur de complication. Pour les investisseurs, c’est une raison d’examiner d’un œil plus critique que lors des épisodes précédents le scénario d’une « flambée temporaire des prix de l’énergie, qui reviendra bientôt à la normale ».

​Cela plaide en faveur d’une gestion obligataire qui ne soit pas cantonnée à une duration fixe ou à une allocation de crédit fixe. Dans un contexte où la composante énergétique de l’inflation peut évoluer rapidement, une stratégie de crédit sans contrainte et gérée activement — offrant la liberté d’ajuster la duration, la répartition sectorielle et la qualité de crédit, ainsi que de couvrir le risque de crédit si nécessaire — présente un avantage évident par rapport aux stratégies limitées par un indice de référence. L’objectif n’est pas de prédire une direction, mais de disposer de la flexibilité nécessaire pour s’adapter rapidement lorsque la composante énergétique de l’inflation réserve des surprises.

3. Le risque géopolitique devient structurel, et non plus tactique
Un troisième élément, moins souvent évoqué, est l’horizon temporel. Même dans le scénario le plus probable — un retour à un cessez-le-feu fragile et « chaotique » —, le trafic dans le détroit d’Ormuz devrait rester limité pendant des années. Les États du Golfe investissent dans des capacités de contournement par oléoduc, mais celles-ci ne seront pas opérationnelles avant 2027 au plus tôt. Cela modifie la nature de ce risque : il ne s’agit pas d’un pic de courte durée pouvant être surmonté de manière tactique, mais d’une réévaluation structurelle du risque géopolitique sur les marchés de l’énergie et des matières premières. Une construction de portefeuille qui continue de traiter l’exposition géopolitique comme un écart temporaire par rapport à la norme risque de passer à côté d’une nouvelle réalité, plus durable. Cela plaide en faveur d’une réévaluation des stratégies de couverture et de l’exposition aux matières premières, qui ne doivent plus tabler sur un retour rapide au statu quo ante.

​Au niveau du portefeuille global, cela nécessite une approche d’allocation qui ne soit pas liée à une répartition statique entre actions et obligations, mais qui puisse évoluer activement au fur et à mesure que le scénario macroéconomique et géopolitique évolue — une allocation diversifiée et ajustable de manière tactique entre actions et obligations internationales, fondée sur une analyse continue du cycle économique, correspond mieux à cette réalité qu’une répartition fixe, revue annuellement. Le principe n’est pas d’attendre qu’un changement structurel se soit pleinement concrétisé, mais d’ajuster progressivement le portefeuille au fur et à mesure que la situation évolue.

4. Le risque politique, un facteur asymétrique à l’approche de l’automne
Enfin, il existe une dynamique moins évidente mais tout aussi pertinente : la politique intérieure américaine. À l’approche des élections de mi-mandat de novembre 2026 et face à une opinion publique clairement opposée à une nouvelle escalade, les États-Unis ont eux-mêmes tout intérêt à éviter un nouveau choc énergétique avant que les électeurs ne se rendent aux urnes. Cela crée un élément asymétrique dans le profil de risque : les chances d’une désescalade négociée dans les mois à venir sont plus réelles que ne le laisserait supposer la rhétorique conflictuelle actuelle, même si le risque d’une nouvelle escalade — y compris d’éventuelles frappes contre des infrastructures nucléaires ou énergétiques — reste loin d’être négligeable.

Risque tactique vs risque structurel
La conclusion n’est pas que les positions sur le pétrole ou l’énergie doivent faire l’objet d’une révision radicale en fonction des gros titres quotidiens. Il convient toutefois que les investisseurs réexaminent trois points : la sensibilité des positions en titres à revenu fixe et indexés sur l’inflation à une composante énergétique plus persistante, la mesure dans laquelle le risque géopolitique lié aux allocations dans les matières premières et l’énergie est encore considéré comme temporaire, et les scénarios dans lesquels une désescalade asymétrique, motivée par des considérations politiques, est tout aussi plausible qu’une nouvelle escalade. Dans un contexte où les amortisseurs traditionnels ont été épuisés, la distinction entre risque tactique et risque structurel est devenue plus importante que jamais.


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