Auteur d’un rapport édifiant sur l’économie du burn-out, Olivier De Schutter, rapporteur spécial de l’ONU sur les droits de l’homme et l’extrême pauvreté a récemment donné une conférence sur ce sujet à la Chambre des salariés (CSL). A cette occasion, Ecorama Luxembourg l’a interrogé sur cette problématique dont on parle peu. Le professeur d’Université estime qu’il est possible d’adopter toute une série de réformes «  pour créer les conditions d’une société post-croissance tout à fait prospère et heureuse ».

Ecorama Luxembourg : En octobre 2024, vous avez publié un rapport pour l’ONU sur l’économie du burn-out et vous avez étudié les mécanismes qui exposent les personnes en situation de pauvreté à un risque accru de troubles mentaux. Pour quelles raisons vous vous êtes penché sur ce sujet ?

Olivier De Schutter : Le point de départ de ce rapport, c’est le constat que beaucoup de personnes en pauvreté sont affectées par des phénomènes de dépression, d’anxiété. J’ai voulu comprendre au fond les causes de ce qui est vraiment devenu un phénomène de société, qu’on pourrait quasi qualifier d’épidémie, même si le mot d’épidémie évidemment est applicable à des maladies transmissibles, ce que la dépression et l’anxiété ne sont pas vraiment.

Le phénomène du burn-out touche pratiquement un dixième de la population mondiale. J’ai voulu comprendre les rôles respectifs des privations matérielles, des inégalités ou des conditions de travail liées à la quête de productivité dans cette explosion des chiffres.

Donc, j’ai organisé des consultations autour de ce sujet, j’ai lu des études et je présente dans ce rapport au fond le constat que ce n’est pas seulement la pauvreté en soi, la peur du lendemain qui explique cette dépression, cette anxiété, c’est aussi la croissance des inégalités. Quand on est dans une société où les inégalités augmentent, on a peur du déclassement social, ce qui explique d’ailleurs que le burn-out ne touche pas seulement les personnes en grande pauvreté, mais aussi les personnes qui ont simplement peur de ne pas pouvoir rester dans la course et qui sont en permanence dans l’anxiété de perdre leur position sociale dans une économie qui de plus en plus crée de l’insécurité économique au lieu de rassurer les gens. C’est ça qui était le point de départ de mon travail.

E.L : Vous affirmez dans le rapport que la hausse du PIB à tout prix a provoqué « un raz-de-marée » de maladies mentales chez les personnes en situation de pauvreté. Mais comment vous êtes arrivé à cette conclusion ?

O.D.S : On a adopté depuis 60 ans, pratiquement comme critère principal, voire exclusif de la performance de l’économie, l’augmentation du produit intérieur brut (PIB), c’est-à-dire la valeur monétaire de ce qui est, sur une année, produit ou consommé dans une économie. Cette obsession d’augmenter le PIB, conduit à des choix politiques qui sont de nature à augmenter l’anxiété des gens qui craignent le déclassement social, qui craignent de ne plus pouvoir rester dans la course et de voir leur situation de vie se détériorer. Par exemple, au nom de l’augmentation du PIB, on a voulu flexibiliser le marché du travail.

On a voulu stimuler la mondialisation avec la négociation d’accords de libre-échange favorisant les échanges de biens et de services ainsi que l’investissement international. On a voulu investir dans des technologies qui augmentent la productivité du travail. Ou bien encore, on a voulu créer un climat favorable à l’investissement en réduisant la fiscalité sur les entreprises ou les contraintes réglementaires qui pèsent sur elles. Tous ces choix sont motivés par l’idée qu’il faut augmenter le PIB. Mais en réalité, ils accroissent la peur du lendemain, l’insécurité économique. Ils favorisent une mise en concurrence des individus, les uns avec les autres, qui est de plus en plus pénible. Je pense qu’il n’est pas exagéré de dire que cette obsession de faire croître le PIB est la cause principale, finalement, de cette explosion du phénomène de dépression, d’anxiété, de burn-out que le rapport documente.

Au fond, on a tellement voulu stimuler la création de richesses qu’on a oublié que cela pouvait être très coûteux de le faire par des moyens qui augmentent l’insécurité économique, alors que l’augmentation du PIB veut justement créer les conditions pour que tout le monde soit rassuré de ne manquer de rien.

E.L : On assiste à cette flexibilisation et à une plus grande précarisation du travail. Quand on entend flexibilisation, effectivement, il y a eu les 35 heures en France en 1998. Ici, au Luxembourg, il y avait eu des discussions aussi sur le sujet. En réalité, cette mutation était-elle inévitable ?

O.D.S : En fait, derrière la flexibilisation, il y a plusieurs phénomènes qui se renforcent mutuellement. Il y a d’abord le fait que l’entreprise fonctionne de plus en plus comme entreprise en réseau, qui au lieu d’internaliser des tâches, les externalise vers des sous-traitants.

Par exemple, pour tout ce qui concerne le transport, la sécurité, la communication, la comptabilité, éventuellement même la gestion des ressources humaines. Les entreprises ont de plus en plus délégué ces tâches à des sous-traitants externes, avec lesquelles entretiennent des rapports contractuels.

La conséquence, c’est qu’on a une multiplication de sous-traitants qui offrent des conditions de travail plus précaires et moins de perspectives de promotion au sein de l’entreprise. Donc ça, c’est un premier phénomène qui explique que les contrats à durée déterminée, les contrats à temps partiel, les contrats zéro heure ou les mini-jobs se multiplient. Ce sont des contrats précaires ou des formes de travail précaires qui ne rassurent pas les gens quant à leur avenir économique, qui créent de l’insécurité économique.

Un deuxième phénomène qu’on constate, c’est que l’on recourt de plus en plus au travail en plateforme. Quand on parle de travailleurs et travailleuses des plateformes, on pense souvent à Uber, Deliveroo … à ces prestataires de services qui sont proches et offrent des services qui ne sont pas délocalisables. Mais à côté de ce travail en plateforme-là, il y a un travail en plateforme qui consiste, par exemple, à faire un travail d’editing, de préparation de PowerPoint, voire de comptabilité à des sous-traitants qui sont parfois très éloignés. En Afrique du Nord ou en Inde, par exemple, il y a une véritable mise en concurrence des travailleurs et travailleuses dans certains services à l’échelle mondiale.

N’oublions pas que ces travailleurs et travailleuses auxquelles nous sommes reliés par des plateformes travaillent pour des salaires dérisoires de 3, 4 euros par heure. Et donc, cela fragilise aussi les travailleurs et travailleuses dans les pays riches que cette mise en concurrence favorisée par le développement de ces plateformes de services. Et puis, troisième phénomène, c’est plus largement la mondialisation, la robotisation aussi, l’automatisation des tâches qui fait que beaucoup de gens se sentent redondants dans leur travail, ont l’impression qu’ils vont bientôt être remplacés ou qu’ils sont en tout cas remplaçables.

Et ceci explique aussi cette peur de l’avenir que l’on entretient. Autrefois, les travailleurs et travailleuses avaient la perspective de travailler pendant éventuellement toute une carrière ou en tout cas de nombreuses années dans la même boîte où ils avaient des chances de promotion et ils savaient que la boîte prenait soin d’eux avec des contrats à durée indéterminée. Aujourd’hui au contraire, les positions professionnelles sont fragilisées, les personnes menacées de devoir quitter l’entreprise, elles se savent fongibles, remplaçables par des machines ou par des travailleurs et travailleuses moins bien rémunérées à l’étranger.

C’est largement cela qui explique au fond cette peur de chuter, cette peur du déclassement social phénomène qui explique l’augmentation des taux de dépression et d’anxiété. C’est évitable parce qu’on aurait pu faire des choix différents, on aurait pu avoir une mondialisation beaucoup plus maîtrisée, on aurait pu investir dans des technologies qui, au lieu de viser toujours l’augmentation de la productivité au travail, favorisent l’économie des ressources, la réparabilité et la robustesse. Donc, on a fait des choix au nom de l’augmentation du PIB, une fois de plus, qui auraient pu être différents.

E.L : Vous avez pronocé une phrase qui m’a marqué. « Il est choquant de constater qu’aujourd’hui, dans l’économie du travail 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, le chômage peut parfois être une option plus saine que l’acceptation d’un emploi ». Ce paradoxe pourrait-il s’effacer un jour ?

O.D.S :  Oui, à moi aussi, ça m’a vraiment paru choquant. C’est qu’il est très déprimant d’être au chômage. Les gens qui sont au chômage ont l’impression d’être inutiles à la société, ont honte, n’osent pas affronter le regard des autres, y compris de leurs enfants. Mais de manière assez incroyable, il y a un développement de formes de travail précaires qui ont des impacts encore pires pour la santé mentale.

Notamment, tous les jobs sont à flux tendu où l’on est employé et donc l’on est rémunéré qu’en fonction de l’évolution de la demande, c’est-à-dire de l’évolution des attentes des clients. On a des semaines très pleines où on doit faire beaucoup d’heures et on a des semaines très vides où on ne fait pratiquement rien et où l’on est par conséquent payé que très peu. Ces contrats à horaires variables et imprévisibles où l’on est obligé de s’adapter en permanence à la demande du client sont les formes de travail qui sont les plus périlleuses pour la santé mentale.

La raison en est qu’on n’arrive pas à planifier sa vie privée, familiale, quand on est face à ce type de job et que cette incapacité de concilier vie professionnelle et vie personnelle est une source majeure de dépression. On ne trouve pas la possibilité d’avoir un équilibre dans sa vie quand on est face à des horaires non seulement variables mais imprévisibles. Et le rapport cite quelques chiffres à cet égard, notamment venant des États-Unis où le phénomène est encore plus prononcé que chez nous.

Mais partout dans les pays riches, on a ces contrats zéro heure ou ces contrats à la demande qui fragilisent la possibilité d’avoir une vie personnelle épanouie. C’est ça qu’il y a derrière cette phrase.

Concernant les impacts du chômage sur la santé mentale, ils vont surtout dépendre de la manière dont il est pris en charge par la collectivité. Quand on perçoit des allocations de chômage parce qu’on a contribué à un fonds, on se sent légitime à être soutenu. Et il semble que du point de vue de la santé mentale, c’est vraiment dépendre de l’assistance qui est le plus problématique. Alors que quand on perçoit des allocations de chômage, surtout quand c’est pour une période relativement courte, c’est beaucoup moins problématique. C’est difficile de généraliser parce que c’est vraiment du cas par cas.

E.L : Selon vous, l’obsession pour la croissance a créé une économie du burn-out. Mais quelles solutions attendez-vous des gouvernements ?

O.D.S : Je pense qu’on n’a pas du tout assez exploré comment on pouvait aller vers une prospérité sociale, un bonheur collectif sans croissance, sans augmentation du PIB. Il y a moyen d’adopter toute une série de réformes, de politiques publiques pour créer les conditions d’une société post-croissance tout à fait prospère et heureuse. Et avec un grand nombre d’ONG et de syndicats, on est en train de développer un agenda, une feuille de route pour une société post-croissance qui devrait contribuer à l’agenda de l’ONU.

L’idée c’est que les objectifs de développement 2030-2045 qui vont succéder aux objectifs de développement durable 2015-2030 doivent s’accompagner de ces politiques post-croissance qui pour l’instant sont très marginalisées. Mais on a un très grand nombre de propositions pour que cette feuille de route soit progressivement définie grâce aux contributions des ONG et des syndicats qui sont associés dans cette démarche.

E.L : Quand est-ce que cette feuille de route sera présentée ?

O.D.S :Au plus tôt, au 2e Sommet mondial sur le développement social qui a lieu à Doha en novembre 2025, plus probablement en mars ou avril 2026. Même si au 2e Sommet mondial sur le développement social de Doha, on va probablement pouvoir présenter une première version. On se donne un an pratiquement pour développer cette feuille de route et l’associer à toute une série d’agences des Nations unies qui pour l’instant sont en soutien, mais où le plus haut niveau politique doit encore parfois être convaincu.


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