Pierre Pincemaille, Secrétaire général de la Gestion DNCA Investments
Alors que la paralysie du détroit d’Ormuz et ses conséquences conjoncturelles sur les marchés financiers occupent le devant de la scène, un autre phénomène plus structurel est en train de remodeler le segment du crédit. En effet, l’IA a de multiples impacts sur les obligations d’entreprises qu’il convient d’appréhender pour investir au mieux sur cette classe d’actifs qui a attiré des flux significatifs lors des deux dernières années.
Comme c’est désormais la coutume, la saison des résultats a encore été l’occasion pour les hyperscalers* de réviser à la hausse leurs prévisions d’investissements : pour l’année en cours les cinq acteurs américains devraient dépenser 755 milliards de dollars (+83% vs 2025) selon le consensus des analystes et se rapprocher de la barre symbolique du trillion de dollars l’année prochaine (892 milliards de dollars, +18%).
Cette hausse des dépenses est sans surprise réalisée grâce à la réduction des programmes de rachat d’actions ainsi qu’au recours désormais systématique à l’endettement. À titre d’exemple, Amazon a émis en mars 54 milliards de dollars de dettes (en dollars et en euros) sur des échéances de 2 à 50 ans et le conflit au Moyen-Orient n’a pas empêché une sursouscription massive de 126 milliards de dollars pour les tranches américaines. Avec de tels montants, rien d’étonnant à ce que les investisseurs en crédit Investment Grade sondés par Bank of America anticipent un montant total d’émissions de 280 milliards de dollars de la part de ces acteurs sur les marchés publics de la dette cette année, à comparer à 95 milliards de dollars en 2025.
Même si jusqu’à présent les émissions de très grande taille ont été des succès, elles ont pour contrepartie une augmentation de la rémunération demandée par les investisseurs. La prime d’émission (par rapport à la courbe secondaire) était de l’ordre de 10bp pour l’opération d’Amazon. De la même manière, Meta a dû payer jusqu’à 37bp de rendement supplémentaire (pour l’échéance 40 ans) lors de l’émission de fin avril par rapport à la précédente datant d’octobre 2025. Et selon le Financial Times, les grandes banques américaines étudient le lancement de produits inspirés du SRT** pour distribuer une partie des engagements liés aux centres de données qui figurent actuellement dans leurs bilans.
Au-delà de la relation classique entre surplus d’offre de papier et rendement additionnel, l’IA a également des effets sur les spreads*** d’autres secteurs en raison des craintes de disruption. Sans surprise, le secteur des logiciels qui a été à l’origine d’une vague de rachats sur les fonds de crédit privé a vu sa valorisation se dégrader sur le marché des obligations publiques : le spread du segment high yield du secteur s’est écarté d’une centaine de points de base depuis le début de l’année. Mais le réajustement des valorisations va au-delà de ce secteur, contaminant également certaines sociétés d’assurance et de courtagequi sont également perçues comme vulnérables.
Les investisseurs en obligations d’entreprise semblent avoir adopté la même grille de lecture que ceux en actions, favorisant les actifs tangibles moins exposés aux risques d’obsolescence. On retrouve par exemple dans cette catégorie les semi-conducteurs et le secteur pharmaceutique. Mais en raison de l’envolée du prix des hydrocarbures, c’est sans surprise le secteur de l’énergie qui a le plus bénéficié d’une expansion de sa valorisation cette année.
En revanche, contrairement aux investisseurs en action qui se focalisent sur la croissance des bénéfices par action, les porteurs d’obligations d’entreprise s’intéressent en premier lieu à la capacité de l’émetteur à rembourser sa dette. Dès lors se pose la question de l’effet potentiel de l’IA sur les taux de défaut. Il est évidemment trop tôt pour répondre à cette question, mais le mur de refinancement à venir pour le secteur des logiciels dans la sphère privée servira de test grandeur nature dans un futur proche.
Les investisseurs aguerris ont l’habitude de considérer le marché du crédit comme « le canari dans la mine ». Ce comportement précurseur de crise rend l’analyse générale des spreads d’autant plus importante dans la période actuelle. Force est de constater que les investisseurs restent sereins : en effet, depuis le début du conflit, les spreads sont stables tant pour le segment IG que pour le HY en Europe.
Si l’on élargit la focale, les spreads se situent toujours dans la partie basse de la fourchette historique, incitant à la prudence sauf pour les échéances les plus courtes (un à trois ans) qui ont déjà subi l’ajustement des anticipations de politiques monétaires et qui devraient être peu sensibles à une potentielle remontée des taux de défaut si le blocage du détroit d’Ormuz s’éternise…
* Meta, Google, Amazon, Microsoft et Oracle
** Significant Risk Transfer
*** Surplus de rémunération par rapport au taux sans risque
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