Croissance en berne, finances publiques sous pression, modèle économique en mutation… D’après Vincent Hein, directeur de la Fondation Idea, le Luxembourg ne peut plus vivre sur l’héritage de son « âge d’or ». Dans l’avis annuel 2026, nommé « Dissonances », il appelle à un virage budgétaire clair : sortir du réflexe de redistribution et investir davantage pour préparer l’avenir.


Ecorama Luxembourg: Vincent Hein, dans la préface de votre avis 2026, vous évoquez la volonté de retrouver un « âge d’or luxembourgeois » avec un PIB par habitant qui stagne, un contexte géopolitique explosif. Est-ce qu’on ne fait pas fausse route en essayant de répliquer un modèle passé qui semble aujourd’hui inadapté ?

Vincent Hein, directeur de la Fondation IDEA : Oui, c’est exactement ce que nous disons. Il y a, et c’est tout à fait normal, cette sorte de nostalgie de « l’âge d’or luxembourgeois » que certains ont appelé à un moment « les 20 splendides ». Ce terme a été utilisé par le Statec il y a quelques années. On peut comprendre qu’on ait envie de retrouver cette période où la croissance était en moyenne entre 4 et 5 % par an. On parle des années 90, du début des années 2000, où le PIB par habitant augmentait tout comme les recettes publiques. Cela nous permettait de mettre en place des politiques de protection sociale et de redistribution très généreuses qui ont permis aussi une certaine cohésion sociale ainsi qu’un niveau d’acceptation par la population de ce modèle de croissance basé sur une base financière attractive à fort niveau de migration, à fort recours aux frontaliers.

Aujourd’hui, malheureusement, et ça ne date pas de la dernière crise, nous sommes progressivement dans une période de ralentissement de la croissance économique avec d’abord la crise de 2008 qui a mis un premier coup d’arrêt à ces taux de croissance très élevés, puis ensuite cette phase de polycrise qui a débuté avec le Covid, puis la guerre en Ukraine qui a provoqué un choc inflationniste énergétique et un retournement du cycle monétaire avec une très forte hausse des taux d’intérêt. Dans cette dernière phase, l’économie luxembourgeoise a été incapable de générer de la croissance. Les quatre dernières années, on est à plus de 0% de croissance.

E.L : Et donc ?

V.H : Les réponses politiques qu’on a apportées à cette polycrise sont celles d’un soutien massif aux ménages et aux entreprises. Ces politiques contracycliques se sont faites de manière très large et indiscriminée. On a fait profiter de ces dépenses publiques supplémentaires à peu près tous les niveaux de revenus, et cela a coûté énormément d’argent. Cela a permis d’amortir le choc de confiance qu’il y a eu, notamment avec le Covid, puis ensuite avec la guerre en Ukraine, et c’était probablement utile.

Cependant, nous avons quand même le sentiment qu’il n’y a pas encore eu une prise de conscience que l’économie luxembourgeoise ne générait plus autant de richesses, et à court ou à moyen terme, nous n’aurons plus les moyens que nous avions pendant cette période de « l’âge d’or luxembourgeois ». Cela ne signifie pas qu’on n’arrivera pas à retrouver une forme de prospérité. Simplement, la manière dont elle s’est construite va forcément changer, parce que le monde a changé, on a plus de concurrents en Europe maintenant, on a des règles de fiscalité internationale qui ne nous permettent plus de développer certaines niches de souveraineté comme on l’a fait à l’époque. La population a vieilli, on fait beaucoup plus attention à l’environnement, ce qui est normal.On a aussi des difficultés liées à la saturation du territoire qui créent une crise du logement, ce qui engendre un problème d’attractivité. En somme, les défis se situent à un niveau beaucoup plus haut, et on ne peut pas simplement régler les problèmes en les arrosant avec de l’argent public. Il va falloir être beaucoup plus stratège.

E.L : Dans l’Avis, vous décrivez une activité atone depuis 2022. Si on retire le soutien massif de l’État au pouvoir d’achat, le Luxembourg n’est-il pas en réalité dans une récession structurelle que l’on essaie de masquer ?

V.H : Je ne sais pas s’il s’agit d’une récession structurelle. Dans tous les cas, le pays est dans une période où les principaux moteurs de son économie tournent au ralenti. Ce n’est pas propre au Luxembourg. Il y a eu des politiques contracycliques, le soutien à la consommation, la dépense publique. Il n’y a pas qu’ici qu’on a mis en place ce genre de choses. Ces derniers mois, on a beaucoup parlé de l’économie italienne par exemple. Elle a été massivement soutenue par le plan « Next Generation EU » de la Commission européenne.

E.L : Justement, où en est-on dans ce plan « Next Generation EU » ?

V.H : Il est dans sa dernière phase. L’essentiel des fonds a été maintenant alloué. Ça avait été décidé pendant la pandémie de Covid-19. Cela avait été beaucoup débattu à l’époque parce qu’on avait pris une clé de répartition qui était fonction des pays les plus touchés par la pandémie pour une partie des fonds. C’est notamment à ce titre-là, mais pas seulement, que l’Italie en avait un petit peu plus bénéficié. Il y avait aussi d’autres clés de répartition, notamment le niveau de PIB par habitant.

Il a eu du retard à l’allumage. Il arrive maintenant sur la fin. Certaines analyses montrent en tout cas que sans ce plan de relance, l’économie italienne ne s’en serait pas aussi bien sortie. Ce que je veux dire par là, c’est que le fait que l’économie luxembourgeoise ait été soutenue, ce n’est pas en soi une mauvaise chose.

Au contraire, c’était très bien d’avoir réagi avec un stimulus macroéconomique pour redonner de la confiance. C’était nécessaire. Simplement, on se rend compte que, en réalité, le choc énergétique et inflationniste s’est produit en 2022. Entre 2022 et 2025, il y a eu quatre années pendant lesquelles on n’a pas relâché réellement le niveau de soutien à l’économie. Il y a quand même une question qui se pose sur notre dépendance à la stimulation budgétaire publique, ici au Luxembourg, dans cette période.

Et pour revenir peut-être au début de ce que je vous disais dans ma réponse, de notre côté, nous sommes un petit peu surpris que le Luxembourg sous-performe depuis quatre ans, notamment par rapport à ses voisins de la zone euro.

E.L : C’est-à-dire ?

V.H : C’est-à-dire qu’en matière de croissance, c’est complètement inhabituel. Quand on prend les précédentes crises, la crise financière de 2008, celle des dettes souveraines de 2012, la crise Covid, le Luxembourg a systématiquement surperformé par rapport à la zone euro. Il s’en est sorti plus vite, voire il n’a pas connu de récession. À chaque fois, il a eu une croissance cumulée plus importante pendant ces crises que la zone euro. Là, pour la première fois, c’est l’inverse. La zone euro croît plus vite que le Grand-Duché. Cela s’explique par plusieurs secteurs. Par la place financière, d’abord, qui génère moins de valeur ajoutée.

Je pense que cette crise nous a aussi rappelé l’importance du secteur de la construction dans l’économie luxembourgeoise. Ce qui s’est passé en 2022, c’est qu’à la crise du logement, s’est ajoutée une crise immobilière et de la construction. D’un point de vue macroéconomique, parce qu’au Luxembourg, le secteur de la construction pèse en moyenne plus que dans les autres pays, cela a quand même eu un impact non négligeable sur la sous-performance du pays.

E.L : Combien pèse le secteur de la construction dans notre économie?

V.H : En termes d’emploi, c’est autour de 10 %. Le poids moyen du secteur de la construction, avant la crise notamment, est supérieur à ce qu’il est dans la moyenne de la zone euro. Parce que le Luxembourg est un pays où on ne construisait pas assez, mais plus qu’ailleurs, pas uniquement des logements. On construit aussi beaucoup d’infrastructures, des bureaux. Le fait que ce secteur soit dans le rouge depuis maintenant quatre ans, ce n’est pas neutre pour l’économie en général.

E.L : Historiquement, le secteur financier sauvait la croissance luxembourgeoise lors des crises. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Sans ce moteur de secours, quels sont les leviers réels qui nous restent pour éviter un décrochage durable par rapport à nos voisins ?

V.H : Le premier levier qui nous reste, ça reste quand même la place financière. Je crois qu’il faut le dire. Mais elle a sousperformé par rapport à la moyenne européenne ces quatre dernières années. Derrière cela, il y a un débat entre les statisticiens sur la manière dont on est capable de mesurer la valeur ajoutée du secteur financier. C’est une discussion très complexe qui fait qu’il n’est pas impossible que la valeur ajoutée telle qu’on la mesure soit mal estimée, parce qu’il faut la déflater de l’évolution des prix dans les services financiers, et cette évolution des prix dans les services financiers est basée sur des hypothèses qui font l’objet de grands débats entre les comptables nationaux.

Je ne vais pas rentrer dans le détail. Quand on regarde la valeur ajoutée du secteur financier, c’est ce que nous avons regardé, on constate qu’elle a moins tiré l’économie, en tout cas le PIB tel qu’on le mesure au cours des 4 dernières années où ce fut le cas par le passé.

Il faut aussi regarder d’autres indicateurs comme les résultats des banques. Ils se sont malgré tout améliorés, encore en 2025. Cela va peut-être changer en 2026, parce que les marchés sont en train de tourner. Les résultats des fonds ont été bons tout comme ceux des assurances. Il faut effectivement regarder la manière dont on mesure le PIB. C’est là-dessus que nous avons basé notre analyse. Cependant, il faut aussi aller regarder dans le détail, avec les experts du secteur, voir ce qui se passe réellement.

Et lorsque nous discutons avec eux, on se rend compte que nous ne sommes pas dans un décrochage complet. Il y a des problèmes de compétitivité dans la place financière, certaines activités se posent sérieusement la question, voire ont commencé à délocaliser certains services support à l’étranger. On entend parler du Portugal, de l’île Maurice, du Maroc, de l’Europe de l’Est, de l’Inde pour les services IT. Il y a quand même un problème de compétitivité pour maintenir certaines fonctions à Luxembourg.

E.L : D’un côté, nous avons un secteur financier qui dans certaines de ses branches veut délocaliser, veut faire un transfert de compétences à l’étranger. Et de l’autre, on a un pays qui veut attirer d’autres talents de l’étranger. Est-ce qu’on ne nage pas en plein paradoxe ?

V.H : En fait le problème c’est qu’on ne parle pas des mêmes personnes. Je pense qu’il y a une reconfiguration continue si on ne prend que le secteur financier. Les fonds ont progressivement pris plus d’importance que la banque. L’assurance est aussi pas mal repartie ces dernières années. Cette reconfiguration s’est accélérée depuis la crise financière de 2008.

Et puis il y a aussi à l’intérieur, une reconfiguration des métiers. Certains sont encore rentables au Luxembourg. Pour ceux-ci, on a parfois du mal à attirer les personnes, et des métiers avec le dérapage du coût de la vie dans le pays, avec la rareté de la main-d’œuvre dans la Grande Région, avec l’augmentation des salaires automatiques sur l’inflation, certaines de ces activités commencent à devenir coûteuses. Ce qui fait qu’il peut y avoir à la fois dans certaines entreprises des difficultés à recruter certains profils stratégiques qu’on veut attirer ici à Luxembourg. Il y a en même temps des départs à la retraite qui ne sont pas remplacés, des activités qu’on va sous-traiter ici en interne dans le pays, ailleurs en Europe, voire même en dehors de l’Europe, donc les deux constats peuvent cohabiter. L’industrie détruit de l’emploi depuis plusieurs décennies maintenant, mais il y a toujours des offres d’emploi dans l’industrie, ce n’est pas incompatible.

Quand on échange avec les experts de la place, on se rend compte que la problématique du coût du travail commence à se poser de plus en plus dans certains segments de la place financière. C’est quelque chose dont on entendait moins parler avant la crise Covid, notamment en 2017-2018, quand on recrutait encore beaucoup.

E.L : Aujourd’hui, on commence à entendre parler de plus en plus de certaines activités qui coûtent trop cher ici à Luxembourg, parce que le coût du travail a augmenté aussi avec le coût de la vie. Vous avez des exemples de secteurs ?

V.H : J’ai l’impression qu’à peu près tous les secteurs de la banque, du conseil, de l’audit réfléchissent, voire externalisent déjà à l’étranger les activités. Certains ont même communiqué là-dessus, pas tous. Nous avons, par exemple, un des grands cabinets de conseil et d’audit qui a ouvert une succursale à Porto parce qu’il avait du mal à recruter sur le marché luxembourgeois, mais aussi probablement parce que le coût du travail était moins élevé.

E.L : C’est quand même paradoxal. Nous avons un taux de chômage, je parle des résidents, qui est à 6,3%. Ça fait 20.491 personnes inscrites à l’ADEM.
V.H : Exact.

E.L : Parmi toutes ces personnes-là, il y en a forcément qui sont capables de travailler. Est-ce qu’on ne ferait pas mieux de faire de l’ « upskilling »plutôt que d’aller recruter à l’étranger ? Quel est votre point de vue là-dessus ?

V.H : À terme, en fait, la vérité, c’est qu’il faut jouer sur tous les tableaux. La place financière, mais d’une manière générale, la plupart des activités économiques concurrentielles qui sont présentes ici au Luxembourg sont des activités qui sans cesse ont des stratégies d’implantation internationales qui évoluent. Il faut toujours garder les spécificités, les niches de compétences sur lesquelles on est les plus efficaces et les plus rentables. Ça, c’est évident.

Il y aura toujours des mouvements de ce type. Je trouve que ce que vous dites est très intéressant, c’est qu’on est dans un monde, dans une Europe qui vieillit. Et même ces pays dans lesquels on est en train d’offshoriser. C’est là qu’on aura des difficultés de recrutement. Porto, par exemple, est un endroit où plusieurs sociétés financières luxembourgeoises, françaises, ont installé des centres de fonction support. C’est un endroit où les loyers commencent à coûter cher.

Comme ils sont plusieurs, les salariés passent d’une entreprise à l’autre et demandent toujours plus de salaire. Et tout cela a un coût qui fait qu’à un moment, on ne pourra plus externaliser sans fin. Et ces stratégies d’offshorisation ont forcément une limite sur laquelle on va buter.

L’autre point, c’est que vous avez raison, nous sommes dans un pays d’hyper-emploi.
Malgré le ralentissement économique, on crée encore un petit peu d’emploi. Mais si on regarde ces 20-30 dernières années, on est un des endroits en Europe où le taux de croissance de l’emploi était le plus élevé quand on prend les régions dynamiques en Europe. Nous sommes un pays d’hyper-emploi avec une hypo-activité.

Pourquoi je dis cela ? Parce que maintenant, on a un taux de chômage qui est supérieur à la moyenne de la zone euro. C’est aussi lié au fait qu’on a, et c’est plutôt une bonne chose, accueilli beaucoup de réfugiés, qu’on a mis dans des cycles de formation pour qu’ils intègrent le marché du travail. Au final, après s’être formées, après avoir obtenu leurs équivalences de diplômes, une partie de ces personnes se retrouvent inscrites à l’ADEM.

E.L : Donc ça, c’est une partie qui n’est pas négligeable dans l’augmentation dont on parle. Vous pensez aux réfugiés ukrainiens ?

V.H : Oui, bien sûr. C’est une très bonne chose. Ils sont à l’ADEM, ça veut dire qu’ils sont sur le marché du travail. Et ça, c’est quand même mieux.

Cela explique en partie l’augmentation du nombre de chômeurs diplômés de l’enseignement supérieur. Beaucoup de femmes diplômées notamment, sont venues. Il n’y a pas maintenant une armée de réserve infinie ici, au Luxembourg, dans laquelle on pourrait puiser.
Vu les tensions qu’on va avoir à cause de la démographie européenne, à cause du fait que d’autres pays européens se développent et nous rattrapent progressivement notre niveau de richesse, il va falloir réinventer un modèle qui se concentre un petit peu plus sur sa population résidente, qu’elle a peut-être un peu oubliée par le passé, parce que c’était très facile de recruter des personnes qui viennent s’installer au Luxembourg à l’époque c’était plus facile qu’ils s’y installent. C’était facile de recruter des frontaliers parce qu’ils étaient nombreux, ce qui n’est plus le cas. C’est un des ingrédients qui fait que « l’âge d’or » des années 90-2000, où c’était très facile de recruter, ne se dupliquera pas tel quel.

Donc il va falloir faire des efforts, et vous rajoutez à cela toutes les évolutions technologiques qui sont bouleversantes, qui vont peut-être baisser les demandes de création d’emplois de la part des entreprises, la demande de travail, et tout ça fait qu’on est devant de gros défis. Avec la démographie, nous sommes devant une véritable problématique d’inadéquation, ou en tout cas de manque de conscience du besoin qu’on a d’investir dans le capital humain qui est présent dans le pays. La démographie est effectivement un des grands enjeux. C’est un des grands problèmes à résoudre dans les économies du Nord et partout dans le monde.

E.L : Pouvez-vous développer ce point ?

V.H : Cela baisse partout, même dans le pays qui a le plus fort taux de natalité. Il y a une sorte de toboggan de la natalité partout dans le monde. Cela fait qu’on a des révisions des projections de population mondiale de la part de l’ONU qui sont assez considérables. Nous allons travailler sur les politiques familiales. On se rend compte qu’il n’en y a aucune qui fonctionne.

Au-delà de ces questions de la natalité, nous sommes clairement dans un monde qui vieillit, qui en plus commence à être très crispé sur les questions de migration, qui pourtant sont quand même une variable d’ajustement. Je pense qu’ici au Luxembourg, on peut le dire assez facilement, pour équilibrer les problématiques sur le marché du travail et de l’économie en général, et c’est une tendance pour le coup qui, elle, est relativement prévisible.

Un des points sur lesquels j’insiste souvent : l’année dernière, quand on a débattu de la réforme des retraites, on a parfois pu accuser certains opposants au fait qu’il faille réformer d’être dans une forme de déni démographique. Il faut également faire attention à ne pas tomber dans une forme de déni quand on est deu côté des recruteurs, des employeurs, qui ne doivent pas non plus, qui vont devoir faire des efforts sur l’ « upskilling », sur le maintien dans l’emploi des seniors, parce que c’est une vraie question, et par l’investissement dans la ressource humaine, qui devra probablement être plus important qu’il a été par le passé, parce que le nombre de personnes sur le marché du travail va progressivement diminuer.

E.L : Toujours dans l’Avis annuel, vous parlez d’un redémarrage en douceur de l’emploi. Avec la montée en puissance de l’IA et les difficultés de recrutement. Le Luxembourg, peut-il vraiment retrouver ces taux de création d’emplois historiques, ou devons-nous nous préparer une économie plus sobre en main-d’œuvre ?

V.H : Il y a deux forces qui jouent. La première, c’est que l’économie a ralenti. Lorsque cela se produit, il est normal que l’emploi ralentisse. Et même si demain nous avions une reprise un peu plus franche de l’activité économique dans le pays, il n’est pas impossible que l’emploi n’accélère pas. En tout cas à court terme, aussi rapidement qu’il l’a fait par le passé. Nous avons quand même eu, dans certains secteurs, une forme de rétention de l’emploi, malgré la baisse de l’activité, par crainte, en cas de reprise économique, de ne pas être capable de recruter assez vite. À court terme, c’est la raison qui nous laisse penser que même dans un bon scénario économique, nous n’aurons pas forcément 15 000 créations d’emploi comme on l’a eu par le passé.

Quand on fait un petit peu de prospective à moyen-long terme, les deux sujets que nous venons d’aborder, jouent en sens inverse. Il y a d’un côté le vieillissement qui va jouer à la baisse sur l’offre de travail. Ce sont les demandeurs d’emploi. On voit une baisse des frontaliers allemands, par exemple. Le vieillissement va jouer sur la baisse de l’offre de travail.

E.L : Qu’en est-il de l’intelligence artificielle ?

V.H : Nous ne savons pas dans quelle mesure, surtout pas à quel rythme, l’IA va probablement jouer à la baisse sur la demande de travail. Sur la demande de la part des entreprises pour recruter parce qu’on peut espérer des gains de productivité. Le problème, c’est qu’il y a une des deux tendances dont on est à peu près sûr.

l’IA n’est pas la seule transformation technologique à laquelle on assiste. Il y a aussi une transition énergétique. Il y a aussi l’économie qui se diversifie progressivement. Le pays investit dans l’espace, on veut créer un petit secteur de la défense, on va avoir besoin de plus de monde dans la santé, l’enseignement, etc. Ces deux mouvements vont changer la quantité de travail. On ne sait pas dans quel sens ça va jouer. Derrière tout cela, ce qui me semble encore plus important, c’est de se demander comment vont être réalloués les emplois et les compétences.

Et le vrai mouvement qu’il faut regarder, ce n’est pas tant si on crée à la fin de l’année 5, 10 ou 15 000 emplois, c’est à l’intérieur des 500.000 emplois dans le pays, combien ont été transformés, quelles ont été les réallocations d’emplois entre les secteurs, à l’intérieur des secteurs, entre les métiers, comment les métiers ont évolué.

Si on fait un peu de prospective, et on n’a pas besoin de se projeter à 20 ou 30 ans, dans les 5, 10 ans qui viennent, on sait qu’avec les évolutions technologiques, cela va nécessiter un effort considérable d’ « upskilling » et de « reskilling », y compris des personnes en emploi, donc pas forcément uniquement des demandeurs d’emploi, qui va changer complètement les besoins en politique publique et aussi en politique de la part des entreprises.

E.L : Le gouvernement a choisi de soutenir la consommation par des baisses d’impôts. Dans un contexte de croissance faible, ne craignez-vous pas que cette politique ne prive des moyens nécessaires pour financer les chantiers vitaux comme la transition énergétique ou le logement ?

V.H : Le gouvernement, qui est en place depuis 2024, avait un slogan qui était « Méi Netto vum Brutto », qui a donné lieu à un certain nombre d’engagements dans l’accord de coalition, et quasiment tous ces engagements ont été tenus pendant les deux premières années du mandat. Le problème, c’est que la situation ne s’est pas du tout améliorée depuis. On pensait à ce moment-là qu’on allait assez rapidement retrouver un rythme de croissance de l’ordre de 2-2,5%. Ce n’est pas le cas. Chaque année, on a projeté 2% pour la suivante. Chaque année, on a fait entre 0 et 0,5%, ce qui est vraiment décevant.

Les recettes publiques ont augmenté un peu plus vite, mais elles restent encore très volatiles. Il y a beaucoup de vents contraires qui pourraient souffler sur ces recettes. On pense par exemple aux accises sur les tabacs qui pourraient disparaître du jour au lendemain.

E.L : J’ai l’impression qu’il y a une campagne de la Commission européenne contre le tourisme du tabac. Le Luxembourg est connu pour sa vente de tabac. Mais si le supprime, cela fait de l’argent en moins dans les caisses de l’État…

V.H : Tout à fait. C’est un des points qui étaient moins présents sur la carte des risques au moment où l’accord de coalition a été écrit, et qui aujourd’hui deviennent de plus en plus gros. Les montants collectés sont quand même significatifs. Même si le gouvernement est membre de l’Union européenne et peut intervenir dans le processus, c’est quand même un risque exogène d’une certaine manière. Ce n’est pas le seul. On a par exemple aussi à la compensation des indemnités de chômage des frontaliers.

E.L : Grande question !

V.H : Voilà, qui est un des sujets. Il y a un certain nombre de risques, mais ça, ce n’est pas nouveau. C’est-à-dire qu’il y a toujours eu, dans le modèle économique du Luxembourg, qui s’est historiquement construit, comme la plupart des petits pays, sur des niches de souveraineté, une vulnérabilité de ces niches. Parce que par définition, elles jouent sur l’existence de frontières et sur la mise en commun progressive des règles à l’échelle européenne. Ce n’est pas la première fois que disparaît ce type de recette.

Il y a quelques années, on parlait beaucoup de la TVA sur l’e-commerce. Le pays s’est toujours relevé de ces choses-là, parce qu’on était dans un bon cycle de croissance. Pour revenir un petit peu à la politique budgétaire et fiscale du gouvernement, c’est encore un étage qui s’ajoute à tout cela. Mais les engagements qui ont été pris, les réformes qui ont été faites, ou les mesures qui ont été prises jusqu’à présent, vont coûter cher au budget de l’État.

Dans le précédent budget pluriannuel qui a été voté en fin d’année dernière, pour la première fois depuis longtemps, on a un budget pluriannuel où on a un déficit qui se creuse d’année en année pour les cinq ans qui viennent. C’était au moment où le budget de 2026 a été voté, ça ne prenait pas encore en compte la réforme fiscale de l’individualisation de l’impôt, qui entre-temps a été évaluée autour de 900 millions d’euros de coûts annuels. Cela veut dire qu’on augmenterait considérablement le déficit budgétaire, rien qu’avec cette mesure-là. Cela ne prend pas en compte non plus la plupart des mesures dans le plan pauvreté qui ont été annoncées en janvier. Et d’après les calculs qu’on a pu réaliser, on se rend compte que les dépenses militaires qui sont prévues dans ce budget pluriannuel plafonnent à 2% du RNB alors qu’on s’est engagé à faire 3,5%.

Donc aujourd’hui, pour revenir à cette discussion sur « l’âge d’or », je crois qu’il y a probablement une discussion qui doit avoir lieu sur l’opportunité de continuer ce type de politique qui vise à redistribuer de manière indiscriminée des recettes publiques qu’on a plus, alors qu’on sait qu’on a des besoins en investissement. S’il y a un mot d’ordre, à mon avis, pour l’orientation des prochaines années en matière de politique budgétaire, c’est qu’il faut investir plus et dépenser moins.

Est-ce que ces 900 millions d’euros qu’on va dépenser, alors qu’on sait que le revenu disponible des ménages a fortement augmenté ces dernières années, sont vraiment indispensables ?

E.L : Et puis avec le Covid, comme on ne pouvait pas consommer, comme d’habitude, on a épargné.

V.H : Oui, il y a une partie de cette dépense publique qui allait sur des comptes d’épargne, qui n’a pas été réinjectée dans l’économie. Et surtout, ça n’a pas été réinjecté dans l’immobilier, parce qu’il y a eu cette crise qui est arrivée en 2022. Je me pose la question de savoir si l’État a vraiment des marges de manœuvre, et il en a peut-être, parce que la dette est encore relativement basse, ici à Luxembourg.

Est-ce qu’on accepte que le niveau de dette augmente  ? Parce que si on fait des déficits année après année, c’est ce qui va finir par se passer. Sauf, bonne surprise du point de vue de l’activité économique, si on décide, s’il y a un consensus autour du fait qu’on peut passer la barre des 30% de dette, ce qui est tout à fait entendable comme débat, est-ce qu’on ne devrait pas, en contrepartie de la dégradation de la dette au Luxembourg, dire que, plutôt que de redistribuer de manière indiscriminée cet argent est-ce qu’on ne pourrait pas dire qu’on prend ces 900 millions d’euros par an pour construire des logements qu’on met en location, parce que le modèle Vefa ne marche plus, parce que les investisseurs privés ne sont plus là. C’est ce type de débat qu’on pourrait avoir.

Je pense que la dette n’est pas un problème si c’est de l’investissement, et là on est en train progressivement de glisser dans un modèle où on fait de la dette pour redistribuer du pouvoir d’achat, dans un contexte où le pouvoir d’achat augmente naturellement. C’est un modèle qui n’est pas soutenable sur le long terme. Il doit y avoir un vrai débat, qu’on a mis en avant dans notre texte, autour du fait que les engagements qui sont pris sont tels que même le prochain gouvernement va avoir du mal, sauf à annuler des mesures ou à augmenter les impôts, à dégager de nouvelles marges de manœuvre, sauf à augmenter les impôts.


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