En 2025, la compagnie aérienne tout-cargo a soufflé ses 55 bougies dans un climat de record financier. Avec un bénéfice net de 465 millions de dollars, elle a réalisé le profit le « plus élevé de toute l’histoire de l’entreprise hors Covid-19 » selon la direction. Bien que brillants, ces chiffres ne masquent pas la gravité du discours tenu par ses dirigeants sur l’instabilité mondiale. Se pose alors cette question : comment Cargolux use-t-elle de son succès de 2025 pour se transformer en une firme capable de survivre à une année 2026 sans y laisser des plumes ?
Cargolux ne connaît pas la crise. Son profit record, mis plusieurs fois en avant lors de la conférence de presse, est un beau trophée. Cependant, il n’est pas dû à une croissance massive. Loin de là. Si l’on regarde les données délivrées par le directeur financier Maxime Strauss, le chiffre d’affaires ne progresse « que » de 2 % d’un exercice à l’autre. La compagnie a plutôt géré les flux avec habileté. Les tarifs douaniers imposés par Donald Trump, un virage protectionniste radical, ont eu un impact majeur sur l’e-commerce : les volumes entre l’Asie et l’Europe ont explosé, a contrario de ceux vers l’Amérique du Nord, réduits à néant par la fin des exonérations pour les petits colis. Une baisse de 10 % du prix du fuel en 2025 a également dopé les marges, offrant une bouffée d’oxygène avant la remontée brutale des cours.
Là où Cargolux a tiré son épingle du jeu, c’est qu’elle possède un « trésor de guerre » : sa réserve de cash net de 2,8 milliards de dollars. En ces temps troublés, ce n’est pas rien. Ce pécule permet de pallier l’absence de nouveaux avions, les fameux Boeing 777 que l’américain devrait, d’après le CEO Richard Forson, ne livrer qu’en 2029. Cet argent ne dormira pas dans des coffres-forts. Bien au contraire, il sert à financer les routes de contournement (puisque la compagnie doit éviter les espaces aériens russe et iranien) qui coûtent, excusez du terme, « un bras » en carburant et en temps de vol supplémentaire.
« CV Fuel », l’indépendance à l’ombre de l’OTAN
Et pour ne pas payer son carburant aussi cher, la compagnie a eu une idée de génie : devenir son propre fournisseur. En lançant « CV Fuel », elle s’offre flexibilité et sécurité. Flexibilité, car elle fait désormais ses emplettes directement sur le marché de gros (bulk market). Sécurité, car elle utilise le réseau de pipelines de l’OTAN. « À ce stade, nous disposons de licences nous permettant de nous approvisionner à hauteur d’un tiers de nos besoins totaux au Luxembourg, soit 140 000 tonnes », précise Richard Forson. En sécurisant ses propres sources d’énergie et en imposant un stockage stratégique de 40 jours, Cargolux répond à sa manière à la crise du détroit d’Ormuz. Elle ne fait plus confiance au seul marché libre : elle se « militarise » pour parer à une rupture totale. Stratège, la guêpe !
Cette dernière s’est inventé un « triptyque de survie » : agilité, résilience et diversification. Agilité pour basculer ses routes en fonction des guerres commerciales ; résilience pour absorber le doublement du prix du kérosène début 2026 grâce aux réserves de 2025 ; et diversification avec ses nouvelles activités (maintenance, lutte anti-incendie, gestion de carburant), marquant son indépendance vis-à-vis d’un transport de marchandises trop exposé aux chocs géopolitiques.
Ce joli tableau ne doit pas nous empêcher de poser les questions fâcheuses. Peut-on maintenir la paix sociale avec les syndicats alors que les profits battent des records mais que la direction prône la prudence ? Cargolux résisterait-elle à une taxe sur les petits colis si Bruxelles suivait l’exemple américain ? Toutes ces interrogations trouveront leurs réponses dans le temps. Quoi qu’il en soit, la compagnie a opéré une mue : elle n’est plus simplement un transporteur, elle est devenue un expert en gestion de risques géopolitiques. Une citadelle imprenable ? L’avenir nous le dira.
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