Intervenant principal des « 49e Rencontres stratégiques du Manager », organisées le 19 mars au Luxembourg par BSPK – Strategy & Management, le colonel Peer de Jong analyse dans son livre « Poutine Lord of War : le retour des Boyards » la transformation de Vladimir Poutine, passé d’ancien agent du KGB à véritable « seigneur de la guerre ». L’auteur estime que la montée des tensions entre les États-Unis et l’Iran pourrait reléguer la guerre en Ukraine au second plan stratégique et confirmer que l’ordre international se structure désormais autour de plusieurs théâtres de confrontation.

Ecorama Luxembourg : L’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN risquerait-elle de figer une ligne de confrontation permanente avec la Russie ?

Colonel Peer de Jong : Indéniablement, d’ailleurs c’est le point de départ de la crispation de Poutine. Si l’Ukraine rentrait dans l’OTAN, il le prendrait très mal pour toute une série de raisons mais de toute façon ce n’est pas l’actualité. Tant que le président Trump est là, je pense que l’Ukraine n’a aucune chance de rentrer dans l’OTAN.

En sachant que Donald Trump est très intelligent, c’est que très concrètement, il ne veut pas crisper Poutine plus que ça. Cela explique au passage pourquoi le président russe est extrêmement « low profile », derrière la ligne de flottaison. Toutes les questions liées à l’Iran (NDLR : la Russie est un allié de ce pays), il ne fait que le service minimum. Ici, Poutine joue gros. On voit qu’il est le «Lord of War » , il sait très bien que s’il manifeste trop d’aide vis-à-vis de l’Iran, par la force des choses, il y aura un impact sur la guerre en Ukraine.

Je reviens sur votre question qui est centrale puisque quand Vladimir Poutine est arrivé aux affaires au début de l’année 2000, il a perçu tout de suite cette pression de l’Ouest en direction de l’Est, au travers des propos du gouvernement américain de George W.Bush. Très concrètement, l’objectif était de faire rentrer deux pays dans l’OTAN : la Géorgie et l’Ukraine.

Cela a été une montée en tension immédiate chez Poutine. Il l’a manifesté très clairement en février 2007 à Munich lors du grand forum de la paix ou de la sécurité. Cette année-là, il était l’invitée vedette. Il avait un discours extrêmement précis, clair, pas du tout agressif mais extrêmement clair sur le fait qu’il était contre la stratégie de l’unipolarité américaine, qui était de créer un monde unique géré par les Américains.

Il a dit les yeux dans les yeux de George W. Bush, devant tout le monde : on va arrêter le dispositif, à partir de maintenant, on refuse strictement que l’Ukraine et la Géorgie rentrent dans l’OTAN. En 2008, il envahit la Géorgie. Il va conquérir deux provinces :l’Ossétie et Abkhazie. Il conquiert 20% du territoire, il ne les a jamais lâchés. En quel nom ? D’une logique intellectuelle, celle du « au nom du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ». En Géorgie, il y a 20% du territoire qui est russophone, donc ils ont le droit peut-être de rejoindre la mère russe. Et pourquoi dit-il cela ? Parce qu’en fait, il se réfère à l’opération du Kosovo.

En 1999, l’OTAN, en dehors de toute légalité, bombarde Belgrade. À l’issue de cela, les Serbes disent « pouce » et le Kosovo devient indépendant. Le concept «au nom du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » devient la logique de Poutine à partir de ce point de départ qui l’a meurtri. Il est déjà aux affaires en 1999 mais pas encore président, il voit qu’Eltsine ne peut pas faire grand-chose, et à partir de ce moment-là, il comprend que les Américains vont pousser au maximum en direction de l’Est, et qu’ils vont essayer de faire rentrer l’Ukraine et la Géorgie dans le giron de l’OTAN, ce qui, pour les Russes, est totalement impensable.

E.L : Ce qui est frappant, c’est que quand on prend du recul, on voit que Vladimir Poutine envoie des messages aux Occidentaux. Il dit clairement ce qu’il va faire, et on a l’impression qu’ils ne l’écoutent pas.

Colonel P De J : Vous avez raison, en sachant que les Américains ont la même pensée, mais différente. Ils considèrent qu’ils ont gagné la guerre froide. En 1991, la chute du mur et la fin de l’URSS constituent pour eux une sorte de victoire totale et leur domination sur le monde, pour toute une série de raisons. Ils n’ont pas tort, bien évidemment, mais pour la « grande nation russe », pour les Russes, c’est pour un Poutine qui est un patriote pur et dur, qui est au KGB, à Dresde en 1989, il est commandant, donc on va dire qu’il n’est pas assez bas dans le dispositif, et d’un coup, il réalise que son monde s’effondre. Il ne s’y attendait pas du tout.

D’ailleurs, tous les discours de Poutine vis-à-vis de Gorbatchev sont très agressifs. Ce dernier est considéré en Russie comme l’homme qui a bradé le pays. Le problème, c’est que cet immense pays réalise qu’en fait, ils ont perdu la guerre. Au-delà de cela, ils sont humiliés, puisqu’il aurait fallu trouver une solution dans laquelle il fallait stabiliser le système. Lorsque j’étais l’aide de camp de Jacques Chirac, j’ai eu l’occasion d’assister à des réunions avec Boris Eltsine, le prédécesseur de Poutine. La vision française est assez neutre. En fait, elle visait à permettre à la Russie de s’intégrer progressivement dans un dispositif que les Français appellent « le monde euro-asiatique », qui a été récupéré par Poutine. Mais c’est l’idée du général De Gaulle d’avoir une Europe qui parte de l’Atlantique à l’Oural. C’était la stratégie de Chirac. Le problème, à l’époque de Clinton, c’était que les Américains étaient sur un autre modèle : en expansion, dynamique ; un modèle de contrôle du monde. C’est une nation jeune qui n’a pas vraiment réfléchi sur « les invariants européens ».

C’est donc cela le cœur du problème. Tous les messages qu’envoyait Poutine n’ont pas été entendus, parce que Chirac ayant quitté les affaires en 2007, c’était trop tard. Le système fonctionnait. Chirac n’a pas pu empêcher la mécanique de se mettre en route. Un autre exemple, les pays d’Europe de l’Est (Hongrie et Pologne) ont rejoint l’OTAN en 1999. Pour Poutine, c’est une sacrée année, ce sont des chocs successifs. Il comprend qu’il a intérêt à être offensif s’il veut contrôler ou en tout cas avoir une sorte de « zone tampon », qui est le « glacis russe » par rapport à l’Ouest. Malheureusement, en poussant en direction de l’Est, les Américains ont reconstitué, ont recréé une forme de guerre froide inconsciente, considérant que les Russes n’étaient pas capables en fait de résister à cette pression américaine.

E.L : Le système de pouvoir de Vladimir Poutine repose-t-il encore sur un équilibre entre ses élites, donc les Boyars, ou la guerre en Ukraine a-t-elle au contraire accéléré une concentration toujours plus verticale du pouvoir ?

Colonel P De J : La verticalité poutinienne ne se négocie pas, puisqu’en fait il est vertical. Tout ce qui génère autour de lui est automatiquement vertical. On a un pouvoir qui est extrêmement pyramidal. On le voit d’ailleurs avec sa technique. Au bout de deux mandats, il a passé le relais à Medvedev qui était son premier ministre, qui n’en a fait qu’un seul.

À partir de la fin du premier mandat de Medvedev, il a repris le pouvoir, et là maintenant il est parti pour un certain nombre d’années. On verra dans quelques années, s’il change la constitution, il pourrait éventuellement rester davantage. Mais en même temps, à l’heure où on parle, Poutine a 73 ans, on va dire qu’il lui reste 10 ans de bons, donc je ne suis pas sûr qu’il ait envie de prolonger jusqu’au bout. Mais je n’en sais rien.

La verticalité chez Poutine ne se discute pas. Premièrement, c’est un homme d’action, c’est un « mâle alpha », c’est lui le chef de meute, derrière, il n’y a rien qui bouge. C’est viscéral et constitutionnel. C’est sa nature profonde, elle ne changera pas. La technique qu’il a utilisée pour contrôler ces différentes sphères d’influence, parce qu’elles sont très différentes les unes des autres. Entre la sphère d’influence russe qu’il contrôle à 100%, mais aussi celle des pays européens, ou même celle de l’Ukraine et de la Géorgie, ou l’internationale, en fait, il a des logiques différentes, des modes d’action différents, et des outils différents.

En réalité, les Boyards, c’est Wagner. Poutine est un observateur. En fait, il observe les Américains, et il voit qu’ils développent un outil militaire, particulièrement en 2003, au moment de la guerre en Irak. Il réalise qu’ils ont créé un outil qui était une sorte de « troisième voie » dans l’action de l’État.

L’État a deux piliers principaux pour son action extérieure. Il a : la diplomatie, qui est un outil « mou », et l’armée, qui est un outil « dur ». Les Américains, c’était Dick Cheney ,le secrétaire d’État de la Défense de l’époque. Un jour, il est interviewé par les journalistes américains, qui lui disent : «  Comment vous allez faire avec cette baisse de budget de 28 %? ». Ce sont des chiffres colossaux.

Et là, Dick Cheney répond directement : le soldat américain est devenu rare, donc il est cher, donc il doit se consacrer impérativement à sa mission de combattant. Et toutes les missions périphériques, on peut les confier à des sociétés civiles, des sociétés extérieures, au monde régalien. Et donc en faisant cela, ils ont constitué un outil extrêmement souple, qui est une forme de privatisation des armées.

De ce fait, les Américains ont écarté les piliers diplomatiques et militaires, pour introduire un nouveau pilier « proto-régalien », qui est constitué par des sociétés militaires privées, (SMP). C’est Blackwater. Quand les Américains partent en Irak, ils partent avec 100 000 hommes. En fait, il y a 100. 000 contracteurs avec eux. Donc, ils ont dédoublé la capacité des armées en sachant que les contracteurs n’ont pas de mission opérationnelle. Aux États-Unis, ce sont des missions de soutien, des missions d’appui, des missions que je qualifierais de périphériques.

Poutine le voit, il réalise que c’est vraiment intéressant, au nom de deux critères. Premier critère, et ça c’est le cœur du livre, c’est la notion d’empreinte minimum, c’est qu’en fait, on est invisible, on ne sait pas que vous êtes là, les gens n’ont pas de galons. Et puis la deuxième, c’est au nom du déni plausible, c’est une notion de droit, c’est-à-dire que l’État n’a pas besoin d’être toujours visible, contrairement à ce qu’on fait souvent en Europe, et donc en fait, n’ayant pas besoin d’être visible, qu’est-ce qui se passe ? L’État peut utiliser des outils pour mener des opérations ou des actions qui seraient peut-être répréhensibles, mais dans tous les cas de figure, si elles se révèlent, l’État pourra toujours démentir et expliquer que ce n’est pas lui. D’où la question de Wagner.

E.L : L’isolement diplomatique de la Russie, contribue-t-il au contraire à rapprocher durablement le pays d’un ensemble de puissances révisionnistes autour de la Chine et d’autres acteurs du Sud global ?

Colonel P De J : au passage, c’est la grande réussite de Poutine. Comme il comprend que l’Ouest, les États-Unis, l’OTAN, l’Europe sont réfractaires à ce qu’il est, il tourne le dos délibérément à l’Europe. Ce sont les années où il commence à rentrer en Géorgie, en 2008, ça monte en puissance. Il comprend qu’il n’est pas en odeur de sainteté. En fait, cela ne le dérange pas plus que ça. Il est au cœur d’un triple modèle dont il est en partie l’initiateur. La réussite fantastique et incroyable de Poutine, c’est d’avoir créé une relation extrêmement solide avec Pékin dont l’axe Moscou-Pékin est constitutif de la réussite actuelle des Russes en Ukraine.

On voit que Xi Jinping ne critique jamais Poutine sur l’Ukraine. En réalité, on réalise qu’il y a une sorte d’axe extrêmement solide entre les deux capitales. C’est extrêmement puissant. C’est vraiment le travail préliminaire. Quand Medvedev était président, il était premier ministre et quand on voit le nombre de voyages, de déplacements qu’il a pu faire en Asie, c’est absolument incroyable.

E.L : Cela fait penser aux nouvelles routes de la soie, c’est aussi pour ça qu’elles fonctionnent.

Colonel P De J : alors ça, c’est la deuxième partie. Cet axe politique et presque fraternel entre les deux capitales est intégré dans une sorte de matrice qui s’appelle le monde euro-asiatique. C’est un monde utilisé aussi bien par Pékin que par Moscou, et par nous aussi, mais maintenant, nous ne sommes plus tellement dans la boucle. Ce monde «  euro-asiatique » va générer cette activité et cette relation. Les routes de la soie sont les artères qui permettent à tout cela de fonctionner correctement. En sachant qu’elles vont plus loin que la Russie puisque l’objectif est d’aller dans le monde entier. (NDLR : Afrique, Europe et même en Amérique du Sud). Elles sont la circulation de « l’énergie chinoise» en direction de l’Ouest.

Autour de ce monde euro-asiatique, Poutine crée un outil militaire que les Français ne connaissent pas : l’OCS. C’est l’Organisation de la coopération de Shanghai. En réalité, de quoi s’agit-il ? D’un « pacte de Varsovie » bis. Ils font rentrer des pays asiatiques : la Russie, la Chine, l’Inde, pays non aligné et l’Iran. Quand on lit les statuts, on réalise que c’est une sorte d’OTAN bis. La troisième réussite de Poutine, c’est d’avoir réussi à faire croire qu’il était dans le sud global. Il se singularise par rapport à ce qu’il appelle «  l’Occident collectif » (les 32 pays de l’OTAN, dont les États-Unis, Israël, la Corée du Sud, le Japon, la Nouvelle-Zélande et l’Australie).

Le problème, c’est que nous avons une quarantaine de pays qui regardent les pays du sud. Ceux-ci disent : « L’Occident, ce sont les pays qui nous ont colonisé ». À partir de là, il y a un discours anticolonial qui se met en place et qui vise à marginaliser les États européens et évidemment l’Occident.

Il y a un autre problème, c’est la séparation. Parce que l’Occident avait un « chef de meute » qui était les Américains. Depuis l’arrivée de Donald Trump, l’Occident s’est scindé avec les États-Unis qui vivent leur propre vie et « le reste ».

La force ultime de Poutine, c’est d’avoir généré un discours sur les valeurs. Pourquoi ? Parce que les pays du sud considèrent qu’ils ont été colonisés et qu’ils sont en train d’être recolonisés par l’Occident à travers trois vecteurs : un, l’écologie, deux, les droits de l’homme et trois, le système woke, le système anticolonial, etc. Le problème est le suivant : Poutine a réussi cette force que l’ensemble du sud global ne comprend pas « nos valeurs », si tant est qu’elles soient partagées par 100% des Européens, ce qui à mon avis n’est pas le cas, mais c’est un autre sujet.

Par contre, le problème, c’est que ce discours a été relayé par Trump. Il a le même discours que Poutine sur les valeurs. C’est l’anti-homosexualité, etc. On a un système qui se délave de l’intérieur. Et quelle est la conséquence de tout ça ? C’est l’isolement de l’Europe et l’isolement du monde européen et de l’Occident d’une façon générale.

E.L : Au départ, dans l’esprit de Vladimir Poutine, c’était une « blitzkrieg ». Est-ce que dans une guerre d’usure comme celle en Ukraine, la victoire se mesure-t-elle encore à la conquête territoriale ou plutôt à la capacité politique, économique et démographique à soutenir un conflit prolongé ?

Colonel P De J : vous avez raison. En 2022, quand les Russes rentrent en Ukraine, ils pensent faire une « blitzkrieg ». C’est clair et net. C’était catastrophique. Ils ont fait des réformes depuis. Je ne rentrerai pas dans le détail. Maintenant, les Ukrainiens ont été mis sous perfusion par les Américains et par l’Occident de façon générale. Ils ont réussi à résister. Au-delà du fait que la nation ukrainienne a été extrêmement courageuse et ils ont démontré une valeur incroyable en résistant à cette pression russe. Poutine étant pragmatique, en fait, il a réussi son coup. Alors, je pense qu’il voulait aller plus loin, jusqu’au Dniepr. Il n’a pas réussi. Il est pragmatique. Aujourd’hui, il contrôle les quatre blastes du Donbass. Évidemment, il a la Crimée. Donc, je pense que cela lui suffit. Il a créé sa zone tampon.

Maintenant, ce qui est déterminant pour lui et ce qui est déstabilisant pour nous, c’est qu’il considère qu’il n’a pas fini. Donc, en fait, il va laisser croire, ou en tout cas, il va laisser en suspens la résolution du cas ukrainien, ce qui va créer une zone de tension. Et là, où il est très fort, c’est qu’il recrée le modèle qu’il a connu quand il était jeune. C’est le modèle de la guerre froide. C’est le modèle du mur.

Il est en train de recréer une zone de confrontation qui sera chaude, tiède, froide. Ça dépend des moments. Et cette zone de confrontation se situera très concrètement, entre Kaliningrad, la Biélorussie, le Donbass, jusqu’à la mer Noire. De ce fait, il se crée une sorte de mur qui va obliger l’OTAN et surtout les Européens à gérer les Russes. Trump ne s’en mêlera pas. Donc les Européens, seront concernés par cette ligne de démarquation. Et nous allons nous retrouver au créneau pendant des années. Je considère qu’on est parti pour 20 ou 30 ans à rester comme ça, face à face. On finira par aller en Ukraine et si on n’y va pas, on va rester comme on est aujourd’hui, en Roumanie, et puis, évidemment, dans les Pays baltes, qui, eux, sont sur la selette.

E.L : La présence russe en Afrique correspond-elle à une stratégie asymétrique destinée à fragiliser l’influence occidentale à moindre coût ?

Colonel P De J : évidemment, on retrouve la doctrine Brejnev des années 1980. L’idée étant de déstabiliser l’Afrique, pour y récupérer les matières premières, de créer des zones de tension, donc d’obliger les uns les autres à créer une espèce de ligne de démarcation, comme en Ukraine, une ligne chaude dans laquelle il y a des combats, il y a des crises, des coups d’État, etc. Et surtout, d’être capable d’aller vers l’Europe.

Aujourd’hui, l’Afrique est notre ventre mou à deux niveaux. On voit bien que la distance est très courte. Gibraltar, c’est 20 kilomètres. L’Italie est à deux pas de la Libye. Donc la proximité géographique, et là, ça nous met, nous, Européens de l’Ouest, directement en contact.

Parce qu’autrement, de l’autre côté, à l’Est, si vous allez en Pologne, en Hongrie,vous avez beaucoup de monde. Là, c’est nous, Européens du Sud et de l’Ouest qui sommes directement en contact. La première possibilité, ce n’est pas une invasion militaire, mais c’est une invasion avec les migrants. Quel est le problème de l’Europe aujourd’hui ? Ce sont ces millions de migrants qui partent de l’Afrique et qui vont vers le Nord. On sait que Wagner, par exemple, au Mali et au Niger favorise les transits routiers en direction de l’Algérie et en direction de la Libye. Ils favorisent cette montée en direction de l’Europe. Et aujourd’hui, l’Europe, en partie, commence à être submergée par ces migrants parce qu’on n’arrive pas à le gérer, on ne peut pas le contrôler. Et très concrètement, les Russes, au-delà de l’aspect militaire, favorisent cette migration clandestine en direction de l’Europe.

E.L : On va parler d’un autre acteur clé, c’est Prigogine. Sa disparition révèle-t-elle la difficulté de l’État russe à contrôler les instruments militaires privés qu’il a lui-même créés ?

Colonel P De J : le mot « difficulté » est en trop. En fait, c’était la fin de Prigogine. C’est le problème des boyards. Les boyards, à l’époque des Tsars, ont été éliminés parce qu’ils avaient fini par croire qu’ils étaient eux-mêmes le pouvoir. Et c’est pour ça que le livre s’appelle « Le retour des boyards ». Poutine, donc communiste à l’origine, probablement encore communiste dans sa tête. Prigogine a recréé le modèle des Tsars. Il a besoin d’une force supplétive qui ne soit pas les militaires. Et c’est pour cela qu’il favorise la montée en puissance de Wagner, qui sont en fait des « boyards bis ». Dans l’histoire de la Russie, ils ont une vie relativement courte. Ils sont très importants. Ils sont les guerriers du Tsar, quelque part. Mais il y a une limite qu’ils ne peuvent jamais dépasser.

Et là, Prigogine a fait l’erreur de ne pas connaître l’histoire de son propre pays parce qu’il devrait savoir qu’à l’origine, les Tsars ont fini par éliminer totalement les boyards. Et les communistes, en finale, les derniers boyards qui existaient, ont été envoyés au Goulag et on n’en parlait plus. Il recrée le modèle des boyards.

Comme il est le Tsar, quand le boyard Prigogine dérape, il monte en puissance, il se met à parler à la télévision, sur les réseaux sociaux, etc. Il exagère. Et après la prise de Bakhmout, en mai 2023, c’est la grande bataille de Wagner, la bataille de Bakhmout, 30.000 morts au passage. C’est l’heure de gloire des boyards de Poutine. C’est qu’il réussit à prendre Bakhmout, qui est un combat incroyable, au cours duquel les Ukrainiens perdent la guerre. Enfin, en tout cas, ils ne la gagnent plus à ce moment-là.

Parce qu’ils usent leur force dans ce combat incroyable qui dure des semaines et des semaines, globalement, entre décembre 2022 jusqu’à mai 2023, pendant six mois. Les Ukrainiens n’arrivent pas à monter la contre-offensive qui devait monter en juin 2023 parce qu’ils sont totalement usés par ce combat de Bakhmout, où ils ont perdu tellement beaucoup d’hommes. Et donc là, Prigogine croit qu’il va revenir à Moscou. Il est comme à l’époque des Romains, avec César, couvert de gloire, etc. Et là, le chronomètre se met à tourner. Prigogine le marginalise, Prigogine ne le comprend pas. Et c’est à ce moment-là qu’il réagit et qu’il crée ce faux coup d’État qui n’est pas un coup d’État.

Il veut juste aller mettre des claques au ministre de la Défense et puis au chef d’État-major, Gerasimov. Il ne les trouve pas. Le lendemain, il arrête parce qu’il comprend qu’il a fait n’importe quoi. Et donc, il se rétracte, il va en Afrique et en fait, il est éliminé très concrètement dès le mois d’août 2023, donc quelques semaines après la prise de Bakhmout. Donc, c’est la fin des boyards. C’est le modèle des boyards éternels. Une fois que vous ne servez plus, vous dégagez, on va mettre quelqu’un d’autre. Et les boyards ont été recréés avec d’autres systèmes, mais là, contrôlés par le GRU, par les services de renseignement. Et donc, vous avez toute une série de sociétés qui ont été créées comme REDUT, ou bien Convoy.

Il y a vraiment une dizaine de sociétés qui sont des « Wagner bis» qui ont récupéré la mission en Afrique. Donc, Wagner a disparu de l’Afrique, pour faire court. Ça a été remplacé par « l’Africa Corps ».

E.L : Il y a quelque chose qui m’a frappé dans votre livre. À un moment donné, vous parlez de l’interview de Poutine avec Tucker Carlson, un journaliste américain. Vladimir Poutine s’installe, et il enlève sa montre. Et il y a un terme que vous utilisez, c’est « le maître des horloges ». J’ai remarqué que Vladimir Poutine ne subissait pas le temps, mais il veut maîtriser quelque chose qui est immaîtrisable. Qu’est-ce que ça révèle de sa personnalité ?

Colonel P De J : cela révèle quelque chose d’incroyable. Cet homme est éternel. Il a un sentiment de l’éternité. C’est lui qui choisit ce qu’il veut, quand il veut. Quelles que soient les conséquences, il est capable de faire des choses complètement incroyables parce qu’il l’a décidé. Donc il va au bout du processus. Maintenant, ce qui est très intéressant, c’est la gestuelle de Poutine. Quand j’ai vu l’interview, j’ai dit, c’est pas possible qu’il fasse un truc pareil. Le fait qu’il ait ce geste incroyable, qu’il pose comme ça devant lui, c’est vraiment le « je fais ce que je veux ». Et quand on voit l’interview qu’il suit derrière, c’est un enfer pour Tucker Carlson.

C’est un grand journaliste, alors il est de droite évidemment, mais c’est Fox News, mais ceci étant dit, il connaît son métier. Il est totalement dominé. Il ne pose même pas les questions. Et quand il veut le faire, Poutine lui dit : « mais je pensais que c’était une interview un peu sérieuse ». Et puis hop, il lui en met une. Et l’autre, il l’écoute, il ne pose même pas de questions. Et il est tellement dur, Poutine, c’est que quelques jours après l’interview, il explique, urbi et orbi, à qui veut l’entendre, que Tucker Carlson l’a beaucoup déçu. Alors qu’en fait, Tucker Carlson apparaît comme un prédateur dans le monde de la presse télévisuelle américaine. Et en fait, il a été totalement domestiqué. En fait, il lui donne des coups de fouet à l’intermédiaire régulier et Tucker Carlson reste assis sur son siège, il n’arrive pas à poser des questions. Et Poutine, il dit ce qu’il a envie de dire, il décrit l’histoire de la Russie, il raconte, il parle. Et en fait, l’interview est très bon en termes d’histoire de la Russie, etc. Mais en fait, il n’est pas du tout intéressant. Sauf, encore une fois, ça a donné un vecteur.

Et là, Poutine est un sacré communicant. Il dit tout ce qu’il a à dire. Il travaille toujours pour l’avenir, pour créer son propre personnage. Il cisèle la statue qu’il aura un jour dans le centre de Moscou, peut-être. Donc, en fait, son discours est orienté sur une justification totale de tout ce qu’il fait. Il explique à quel point il est l’homme qui a été agressé, qui a sauvé la Russie. Et là, il est extrêmement puissant, extrêmement fort. C’est qu’en fait, l’Américain, là, que pourrait-il faire valoir d’un discours poutinien ?

Il maîtrise son sujet. C’est profondément l’image qu’il projette. Parce que non seulement il est fort intellectuellement, parce qu’on ne fait pas ce genre de trucs, mais il est fort intellectuellement parce qu’il montre des trucs bizarres, comme sa relation avec Pékin, qui était un coup de génie. Ça le structure, ça le protège, tout ce qu’il voudra, etc.

Il est très fort en termes émotionnels. C’est-à-dire que là, il y a une guerre en Ukraine. Il y a comme du monde. On parle globalement d’un million de morts et blessés en Ukraine et en Russie. Donc, c’est énorme. Du point de vue émotionnel, il ne change pas d’un iota. Il continue d’avancer. Et puis, troisième point, il est physiquement performant. Il le sait très bien. On le voit alors moins maintenant, mais on l’a vu à cheval sur des ours, chasser le tigre, le renard blanc. Enfin, il est torse nu dans la neige. Il exprime la force physique. Il est présent dans tous les secteurs de la domination.

Il n’y a qu’un moment où il n’a pas été dominant. C’est entre le moment où il est arrivé aux affaires en 2000 et globalement 2007. Et là, pendant sept ans, qu’est-ce qu’il a ? Il a une chance incroyable. Il rencontre Jacques Chirac. Il passe beaucoup de temps à lui expliquer toute une série de choses. Et en fait, Jacques Chirac était très proche d’Eltsine, continuait la relation franco-russe, il considérait qu’il fallait persévérer dans la relation avec les Russes. Très concrètement, Chirac passe beaucoup de temps à lui expliquer, à lui téléphoner, à le coacher d’une certaine manière. Et ça, c’est extrêmement puissant. Il faut savoir que Poutine était le seul chef d’État en exercice qui est venu à Paris au moment des obsèques de Jacques Chirac.

E.L : la guerre en Ukraine constitue-t-elle, avant tout pour Moscou, un moyen de redéfinir l’équilibre stratégique européen et de tester la cohésion politique de l’Occident ?

Colonel P De J : je ne peux pas vous dire. Ce que je sens, c’est que de toute façon, Poutine ne quittera pas l’Ukraine qui l’occupe actuellement. Une fois qu’on a compris ça, je pense que Poutine n’a aucun doute sur le fait que les Européens sont incapables de venir. Et que ce n’est pas un problème. Et comme Trump lui envoie des messages plutôt rassurants, en disant « fais ce que tu as envie de faire, ce n’est pas ma zone », sauf que Trump a quand même dit concrètement que l’Ukraine n’était pas son problème. Pour Poutine, c’est du petit lait. Bon, c’est gagné. Et donc, depuis que Trump a dit ça, c’est fini. D’autant que le problème, c’est que quand Trump fait ça, qu’est-ce qu’il fait ? Il se rétraque dans sa zone d’influence, que sont l’Amérique du Nord et du Sud. On laisse Xi Jinping traiter la partie Ouest, dont la mer de Chine, le détroit de Malacca et Taïwan.

Et puis lui, Poutine, son « M-Team », il est dans un fuseau central dans lequel il a la puissance dominante en termes de nucléaire, ils ont 5 500 têtes nucléaires. On l’oublie un peu rapidement, mais c’est une puissance militaire majeure. Trump abandonne l’Europe, et on n’est pas sûr qu’il reste dans l’OTAN, on verra d’ailleurs au mois de juin à la réunion de l’OTAN ce qui va se décider, donc on crée un fuseau central dans lequel vous avez une puissance du Nord dominante, qui est la Russie, et qui va agir sur deux zones principales : l’Afrique et l’Europe.

Donc l’Europe et l’Afrique sont rentrées en vibration contre la Russie. Donc très concrètement, ces deux sous-parties de la partie centrale, si vous voulez, sont aujourd’hui non pas en difficulté, mais dans une situation extrêmement étrange dans laquelle elles sont obligées de prendre leurs responsabilités. C’est un vrai sujet.

E.L : la montée des tensions entre les États-Unis et l’Iran risque-t-elle de reléguer la guerre en Ukraine au second plan stratégique ou confirme-t-elle au contraire que plusieurs théâtres de confrontation structurent désormais l’ordre international ?

Colonel P De J : je dirais les deux à la fois. C’est-à-dire que, bien évidemment, l’Ukraine est passée au second plan. Maintenant, quand on analyse ce qui se passe réellement en Ukraine, la guerre continue. Poutine a compris qu’il avait des marges de manœuvre. Donc, il continue de pousser. Là, on pense que Kramatorsk va finir par tomber. Il va finir par prendre l’oblaste de plus au nord. Il va le prendre. Il continue de bombarder toutes les villes, Kharkiv, etc.

On est sur un modèle de pression permanente. Le problème des Ukrainiens, parce que là, c’est un problème ukrainien, c’est qu’on voit bien qu’aujourd’hui, les Américains sont totalement désolidarisés. Et si tant est que les Européens, parce que c’est ça le deal, c’est que les Européens achètent de l’armement aux États-Unis et le donnent après à l’Ukraine au nom de l’aide« européenne ». Aujourd’hui, il y a un problème de stock. La consommation des missiles anti-aériens, par exemple, ou des missiles, quelle que soit la taille des missiles, qui valent extrêmement cher.

Quand les Ukrainiens réclament des stocks pour mettre sur leur patriote, on leur dit « non », on n’en a pas. On l’utilise en Iran, qui est une pompe qui est en train de consommer tous les stocks de missiles antiaériens, ou le Patriot, ou le TAD, etc. Tous les missiles possibles et imaginables. Et c’est un vrai problème à moyen terme pour l’Ukraine, c’est qu’elle ne va pas pouvoir recompléter ses stocks. Et ça, Poutine l’a très bien compris, donc il va y aller plein pot.

Follow this blog on Mastodon or the Fediverse to receive updates directly in your feed.

Ecorama Luxembourg
Ecorama Luxembourg
@ecorama.lu@ecorama.lu

100% Wirtschaft aus Lëtzebuerg a Gross Regioun

1 197 articles
0 abonné

Fediverse Followers


En savoir plus sur Ecorama Luxembourg

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.