Ces dernières semaines, l’or a perdu environ un cinquième de sa valeur et ne semble pas du tout être en mesure de jouer son rôle traditionnel de refuge en période de conflit. James Luke, gérant du portefeuille or et matières premières chez Schroders, explique et esquisse le tableau d’ensemble.
Le cours de l’or a dépassé 5.300 $ le 3 mars dans les premiers jours du conflit, mais a ensuite a fortement chuté. Le 23 mars, alors que la guerre entrait dans sa quatrième semaine, le cours de l’or était retombé à environ 4.400 $, l’une des baisses les plus marquées jamais enregistrées.
Selon James Luke, gérant du portefeuille or et matières premières chez Schroders, l’or a été un bon facteur de diversification au sein des portefeuilles d’investissement sur le long terme et une protection précieuse contre la montée structurelle des tensions géopolitiques et fiscales. Cependant, sur le plan historique, l’or a souvent moins bien fonctionné comme couverture à court terme contre les troubles géopolitiques ou les tensions aiguës sur le marché.
Pourquoi l’or a-t-il chuté si fortement en si peu de temps ?
James Luke donne trois explications à cela :
- Une réaction au recul de probabilité de baisses des taux d’intérêt. Une pénurie probable de pétrole et de gaz, causée par la fermeture de la route maritime cruciale qui passe par le détroit d’Ormuz et les dégâts durables infligés aux infrastructures énergétiques dans la région du Golfe, alimente les prévisions d’inflation. Il en résulte à son tour une pression sur les banques centrales pour qu’elles relèvent leurs taux d’intérêt.
- L’or est entraîné dans un marché « sans risque ». Le rendement de l’or a été très élevé au cours de l’année écoulée et même avant cela. Dans un marché marqué par l’aversion au risque, avec un fort stress et une fuite soudaine vers la liquidité, l’or peut lui aussi se trouver aspiré dans la vague de ventes.
- Les inquiétudes liées au stress budgétaire conduisent à des ventes d’or. Les préoccupations concernent notamment des ventes de position par des fonds souverains pour répondre aux besoins financiers de pouvoirs publics. Il est également possible que les banques centrales des marchés émergents utilisent leurs réserves d’or comme source de liquidité à court terme, par exemple pour soutenir leurs devises ou financer des dépenses supplémentaires, comme les dépenses de défense.
Le contraste marqué entre la pression de vente sur les marchés occidentaux et la demande beaucoup plus stable en Chine est un fait frappant. Cela est clairement visible dans l’illustration ci-dessous, qui compare les flux entrants dans les ETF aurifères physiques en Europe et en Amérique du Nord à ceux en Asie depuis le début de 2025.
Flux cumulés dans les ETF, en milliards de dollars US, depuis janvier 2025
Le marché haussier de l’or est-il terminé ?
Les très fortes hausses du cours du pétrole nuiraient probablement à presque toutes les classes d’actifs, y compris l’or, à très court terme. Mais le contexte général est différent, selon Luke. Pour interpréter correctement le profil risque-rendement de l’or à moyen et long terme du point de vue des allocations, il faut se demander si le « debasement trade » (pari de la dévaluation des monnaies) – principalement motivé par des préoccupations concernant les finances publiques – ou le « de-dollarisationtrade » (pari contre le dollar) – motivé principalement par des préoccupations géopolitiques concernant l’utilisation du dollar comme moyen de pouvoir et les tensions entre les États-Unis et la Chine – a désormais pris fin en raison des événements actuels au Moyen-Orient.
Si la réponse est « oui », il y a de fortes chances que le cours de l’or ait déjà atteint son sommet pour ce cycle. Si la réponse est « non », cette période peut rétrospectivement être considérée comme un moment d’achat.
Selon James Luke, la réponse est « non ».
- Le passage géopolitique d’un monde unipolaire sous domination américaine – qui a culminé au début des années 2000 – vers un monde plus multipolaire avec des superpuissances rivales et une confiance en déclin dans les institutions et chaînes d’approvisionnement mondiales se poursuivra dans la plupart des scénarios. Seule une victoire rapide et décisive des États-Unis et d’Israël pourrait changer la donne.
- De plus, les événements actuels font grimper la probabilité à la fois de stagflation et d’accroissement des dépenses de défense. Le risque de récession augmente également. La tendance budgétaire à la hausse de la dette et des déficits dans les pays du G7 est donc susceptible de se poursuivre. Selon James Luke, il y a de fortes chances que la guerre avec l’Iran soit finalement perçue comme un nouveau choc budgétaire, entraînant une détérioration supplémentaire des finances publiques.
Même en cas de poursuite de la crise, James Luke s’attend à ce que l’or se libère de la corrélation négative actuelle avec le marché pétrolier une fois les premières ventes réflexes passées.
Actions aurifères
Les actions aurifères ont perdu environ 25 % de leur valeur depuis le début de la guerre. Les investisseurs craignent que l’inflation des coûts et la baisse des cours de l’or n’affectent significativement les marges bénéficiaires des producteurs d’or. Là encore, il existe une tendance instinctive à voir le choc actuel autour de l’Iran comme une répétition du choc énergétique qui a suivi l’invasion russe de l’Ukraine en 2022, contribuant finalement à un retard des actions aurifères sur l’or physique.
Cependant, la grande différence avec 2022 réside dans le point de départ des marges des producteurs. Sur une base tout compris – c’est-à-dire en incluant l’ensemble des frais, le capital de croissance et les impôts décaissés – ces marges étaient environ dix fois supérieures au début de ce conflit par rapport au début de la guerre russo-ukrainienne : environ 150 $ l’once au début 2022, contre environ 1.800 $ l’once actuellement, comme le montre également le graphique ci-dessous.
Marge de coût tout compris (US$/oz)
L’actuelle marge de sécurité exceptionnellement élevée signifie en fait que l’effet de levier opérationnel a fortement diminué. En d’autres termes, les coûts pourraient augmenter beaucoup plus rapidement que le cours de l’or, tandis que les marges pourraient encore s’améliorer. Pour Luke, qui s’attend à ce que le marché haussier de l’or se poursuive, les actions aurifères restent un investissement attractif.
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