A l’occasion de la journée internationale des droits des femmes, Ecorama Luxembourg s’est demandé combien cela coûtait d’être une femme aujourd’hui au Grand-Duché. Sept femmes ont pris la parole sur ce sujet complexe. Toutes ont délivré leur point de vue, reflet d’une réalité à multiples facettes qui montre, entre autres, qu’en matière d’égalité, il reste (encore) du chemin à parcourir.
Cette question n’est ni fantaisiste, ni anecdotique. « Combien ça coûte d’être une femme au Luxembourg en 2025 ? » est un véritable enjeu de société. Souvent sous-estimé, il est fondamental pour comprendre les inégalités persistantes entre les deux genres.
Ici, comme dans de nombreux pays dans le monde, l’écart salarial entre les deux sexes demeure un problème. En 2024, le Statec, l’institut national de la statistique, révélait qu’en 2022, le Gender Pay Gap ( l’écart entre le salaire horaire brut moyen des hommes et celui des femmes -GPG) était de -0.2%. Ce chiffre est faible par rapport à ceux des voisins (17,7 % en Allemagne, 13,9 % en France et 5 % en Belgique). En moyenne européenne, le GPG se situe à 12,7 %.

Si sur le papier, le Luxembourg fait figure de bonne élève, sur le terrain, la réalité est toute autre.
Alice, bientôt 56 ans, divorcée, en recherche d’emploi très active depuis 13 mois dans le domaine des ressources humaines a constaté des inégalités de salaire dans son secteur. En 2017, lors de son premier emploi au pays de Dicks dans un entreprise de recrutement, « j’étais senior recruitment executive. En fait, ils ont profité de moi. Ils ne me payaient pas au salaire social minimum (NDLR : non qualifié », dit-elle. Il y avait «des inégalités très importantes. Des hommes beaucoup plus jeunes que moi, qui avaient moins d’expérience et qui «étaient beaucoup mieux payés ». Stéphanie, 35 ans, actuellement employée de banque en back office, narre un récit à peu près similaire : « on m’a dit que mon salaire n’est pas élevé car je ne suis pas assez qualifiée. Un homme, qui a 10 ans de moins que moi et qui n’a pas de diplôme a eu 1.000 euros de plus en net parce qu’il connaissait la bonne personne pour négocier son salaire ».
En discutant avec une collègue lorsqu’elle exerçait dans le secteur financier, Alice s’est rendue compte que les écarts de salaire allaient jusqu’à 25 % « pour un poste de middle management ». Théoriquement, cette différence ne devrait pas exister car des grilles de salaire sont établies dans la convention collective de travail.
Au début de sa carrière, Anna, 45 ans, également active dans le secteur des ressources humaines, travaillait dans le secteur financier. « Les inégalités étaient flagrantes », se souvient-elle. « L’homme demandait plus, la femme prenait ce qu’on lui proposait ». Car dans certains cas, elle n’avait pas le choix, elle devait prendre ce poste coûte que coûte. «Un fois en poste, la période d’essai passée, elle réessayait de négocier son salaire ». Dans 99 % des cas, « c’est presque trop tard ».
« Comme si elles ne connaissaient pas leur vraie valeur »
Le problème est là : les femmes n’ont pas appris à négocier. « Peut-être qu’on ose moins, qu’on est moins à l’aise », résume Lisa, 29 ans, salariée dans le secteur informatique. « Le problème vient aussi de nos propres biais. Il faut les combattre. Si on n’ose pas de la même manière qu’un garçon, on n’a pas le salaire que l’on veut », résume-t-elle. Etre ambitieux n’est pas reproché à un homme alors que pour une femme, « c’est presque péjoratif ».
Un autre constat posé par Chris. Ex-responsable d’équipe de femmes, elle a observé que lors d’un entretien d’embauche, les femmes vendaient leurs compétences et leurs savoir-faire à un prix en dessous du marché, « comme si elles ne connaissaient pas leur vraie valeur », souligne-t-elle.
Parfois, il faut batailler pour obtenir une promotion ou un poste à responsabilité. Anna en sait quelque chose. Avant de partir pour son deuxième congé maternité, son entreprise lui avait promis une promotion qu’elle obtiendrait à son retour. En réalité : elle n’a rien eu. « J’ai été rétrogradée », pointe-elle. Elle a dû entamer une procédure judiciaire tout en travaillant « pour eux ». Finalement, la justice luxembourgeoise a débouté sa demande car « il n’y avait pas de faute des deux côtés ». Lisa, qui va bientôt avoir 30 ans, s’est également battue pour avoir sa promotion. Désormais, elle n’est plus considérée comme junior dans son domaine. « De manière générale, les promotions et les postes à responsabilités reviennent plus à des hommes qu’à des femmes. Il y a toujours des biais inconscients », résume-t-elle.
Cathia, 52 ans, mène une carrière dans l’édition et la communication. Elle affirme, de son côté, ne pas avoir eu à lutter. « Face à un management toxique, j’ai démissionné : au retour de mon second congé maternité, ma directrice (célibataire et sans enfant) m’a asséné : ‘tu as fait un choix de carrière’. Ces mots violents signifient qu’elle ne progresserait jamais dans l’entreprise et qu’aucune mission « ne me sera jamais confiée ». Le plus étonnant était, d’après elle, que sa direction la félicitait « en parallèle pour la qualité de mon travail et ma capacité à gérer mes contraintes familiales, sans impact sur le boulot ». Elle a fini par démissionner, écoeurée de constater qu’un collègue connu « pour son manque de compétence a été promu ». Dans une autre firme, « il m’a fallu 5 ans et que je me rende vraiment indispensable dans une équipe pour que le titre de ma fonction évolue mais sans aucun impact salarial ! Je suis partie aussi après quelques années ».
Maintenir un équilibre avec diplomatie
Stéphanie non plus, n’a pas dû se battre pour obtenir quelque chose. « Je n’ai rien demandé », répond la jeune femme. « Je devais faire deux fois plus mes preuves, j’ai senti que je n’avais pas le droit à l’erreur. Quand je mentionnais mes co-équipiers qui ont le même âge que moi, on me disait que ce sont des garçons qui ont le temps d’apprendre ». Jusqu’à son arrivée au Grand-Duché, Alice n’a jamais eu de problème. « J’ai travaillé dans les médias lorsque j’étais en Angleterre, en Suisse, j’étais dans différents secteurs. Je n’ai jamais eu de problème à obtenir un emploi ou une promotion ». Elle ajoute : « au Luxembourg, les personnes qui m’ont empêché d’avancer dans ma carrière sont des femmes. Je préfère travailler avec des hommes car il n’y a pas de jalousie ». Dans toute sa carrière, « ce sont les hommes qui m’ont le plus aidé à avancer ».
Lorsque l’heure du « fireowend » a sonné, une autre journée commence. Le dernier rapport « Gender Equality Index » paru en 2024 qui se base sur des chiffres de 2022 attire l’attention sur le fait que les femmes passent toujours plus de leur temps à s’occuper des tâches ménagères. Ce travail invisible, non rémunéré, représente un coût. Il n’est pas monétaire. Il se mesure à l’aune du temps. Et alourdit la charge mentale. Une notion qui revient souvent lorsqu’on interroge les intéressées sur le sujet. Stéphanie ressent cette inégalité dans la répartition des tâches: « c’est quelque chose que j’essaye de rééquilibrer. C’est un travail de remise en question. Je dois apprendre à déléguer et monsieur à faire les choses de manière plus spontanée », formule-t-elle. C’est toute une éducation à remettre en question. « A un certain âge, ce n’est pas facile mais c’est possible ». D’après Cathia, c’est une « attention et un effort permanents pour parvenir à maintenir un équilibre avec diplomatie ». Elle ajoute : « en tant que mère active depuis 25 ans, je n’ai jamais laissé l’un de mes compagnons trop se la couler douce. La charge mentale est déjà épuisante, pour les tâches ménagères, les courses, la cuisine, je veille au grain pour une juste répartition. Je dirai que sans cela, il est presque impossible d’avoir encore la force et la motivation d’aller travailler ! ».
Suite de l’article demain jeudi 13 mars 2025
En savoir plus sur Ecorama Luxembourg
Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.
